...Pour être au plus vrai de sa musique, on lira toujours un poète ancien dans la langue de son époque, la compréhension, si elle doit advenir, ne le doit pas d'une "modernisation" du français mais d'une traduction neutre.
Voici par exemple, à quoi pouvait ressembler les espoirs de Villons quant à d'éventuelles lectures ; toujours sans tenir compte des coupes, qui restent du ressort de la ponctuation, des accents toniques et de la propre interprétation de chacun :
Rappel : 1 slash, c'est un repos, systématique en fin de vers, rarement ailleurs, 2 slashs c'est une césure, qui n'est pas fortuite, le sens l'autorise, le rythme l'impose.
Le décasyllabe formel est césuré 4/6 ou 5/5(qui peut sembler ancien et lourd) voire 6/4; mais, même si Villon s'y essaie, je suppose cette dernière plus récente.
Rappelons que, pour des raisons comptables et par une impartialité nécessaire, toutes les liaisons doivent se faire, sauf les trop moches, qui sont souvent là par provocation, dans la poésie du 19ème (voir une des dernière "Gloses")
Nous sommes au mitant du 15ème, Villon, peut-être au mitard, nous téléphone sa musique moyenâgeuse, qui profite aussi à l'oeil, comme ce doit être le cas dans le vers :
Frères humains//qui après(l'hiatus était admis) nous vivez/
N'ayez les cœurs//contre nous endurcis,/
Car, se pitié//de nous pauvres avez,/
Dieu en aura//plus tost de vous merciz./
Vous nous voyez//cy attachez cinq, six/
Quant de la chair,//que trop avons nourrie,/
Elle est pieça//devoree et pourrie,/
Et nous les os,//devenons cendre et pouldre./
De nostre mal//personne ne s'en rie :/
Mais priez Dieu//que tous nous vueille absouldre!/
Au vers qui suit la césure tombe entre sujet et verbe,
On la décalera 6-4 en l'inversant :
Se frères vous clamons,//pas n'en devez
Avoir desdain,//quoy que fusmes occiz/
Le vers qui suit est étrange,avec le "e" muet à la césure, mais la versification était moins complète, et admettait encore certaines choses :
Par justice.//Toutesfois,vous savez
Que tous hommes// n'ont pas bon sens rassiz;/
Excusez nous,//puis que sommes transis,/
Envers le filz//de la Vierge Marie,/
Que sa grâce//ne soit pour nous tarie,/
Nous préservant//de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors,//ame ne nous harie;/
Mais priez Dieu//que tous nous vueille absouldre!/
La pluye (e muet)nous a//débuez et lavez,/
Et le soleil//desséchez et noirciz:/
Pi-es,(e sonore) corbeaulx//nous ont les yeulx cavez/
Et arraché(demi-hiatus aujourd'hui proscrit)//la barbe et les sourciz./
Jamais nul temps//nous ne sommes assis;/
Puis ça, puis la,//comme le vent varie,/
À son plaisir//sans cesser nous charie,/
Plus becquetez//d'oiseaulx que dez à couldre./
Ne soyez donc//de nostre confrarie;/
Mais priez Dieu//que tous nous vueille absouldre!/
Prince Jhesus,//qui sur tous a maistrie,/
Garde qu'Enfer//n'ait de nous seigneurie :/
A luy n'avons//que faire ne que souldre./
Hommes, icy//n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu//que tous nous vueille absouldre.
(A partir de la Transcription de Lagarde et Michard)
Ce message a été édité - le 05-02-2019 à 15:40 par Salus