Mademoiselle Courage, c'est pas moi mon p'tit gars, ma p'tite dame. Je suis qu'AMP, même si tu comprends pas vraiment que ça veut signifier. En reprenant chaque mot, j'ai même l'impression que c'est encore pire. Tu vois pas l'aide qui est médico-psychologique dans tout ce charabia. Je t'explicite un brin en te disant que c'est comme éduc'. Qu'on bosse avec le quotidien de la personne handicapée qu'on accompagne : « Ah ouais, tu torches du cul quoi ? »
Là, ça dépend de mon entrain et du café que j'ai bu ou que je n'ai pas bu. Mais j'essaie à chaque fois toute sorte de réponse à ce genre de rhétorique étrange :
« Pourquoi, t'as besoin d'un accompagnement personnalisé pour ton anus toi aussi ? »
« Non, que dalle, on y est pas du tout là dans le cœur de mon métier. C'est d'ailleurs dingo d'imaginer que les personnes handicapées n'ont qu'un sphincter en guise et en lieu d'existence. »
« S'il faut se résoudre à une certaine simplicité dans notre échange, alors je dirai oui et non, mais ce n'est pas vraiment ça. »
Je ne sais combien de personne depuis tout ce temps où j'exerce ont ramené notre boulot à cette unique fonction. Ils mélangent tout. Et quand ils pipent à peu près mon rôle dans le fonctionnement de la société, j'ai souvent le droit à la formule magique qui suit : « Qu'est-ce que t'es courageuse, je pourrais pas moi. » On a du vous la faire à vous aussi. Des caisses et des tonnes de fois, la même et archi-bizarre réplique. Mais je ne suis pas Mademoiselle Courage pour ma part. C'est pas avec eux que je lutte chaque jour. C'est pas vraiment avec vous qui vous trompez non plus, les gens dits normaux. Ils ont du avoir des manques de moyen au ministère là-haut pour faire de la bonne publicité sur les écrans. Ils font des spots à grand budget pour l'armée, les produits laitiers qui sont nos amis pas pour la vie, le fruit le légume, les capotes pleasure max, mais y'a pas eu même un seul stagiaire capable de lever l'index pour donner une idée de notre métier aux autres. Ils sont si peu ceux qui te matent en connivence quand tu tentes de parler de ta journée salariale. Faut user d'humours et d'histoires incroyables pour les maintenir à l'écoute. J'sais pas ce qu'ils s'imaginent, et il me fait peur des fois le monde dans lequel ils vivent.
Je n'ai qu'un seul courage quand je travaille et ce n'est pas avec eux que je l'emploie. C'est avec certains de mes collègues, anémiés au plus haut degré de toutes capacités de réflexion, de remise en question, d'écoute. Avec la direction aussi, l'administratif, les bâtons dans les roues des textes et de lois incohérentes. Là, ça bastonne grave. Mais je n'étais pas, je ne suis toujours pas et je ne serai jamais une Mademoiselle Courage quand il s'agit de veiller sur les corps et les cœurs de nos personnes handicapées. Ni eux, ni moi, n'avons jamais eu besoin d'étiquette pour s'en sortir. Ce serait gentil de le retenir. Pour le reste, il suffit de savoir regarder tout autour de soi avec des yeux un peu neufs et beaucoup d'attention dans les oreilles pour savoir ce qu'est notre métier. Et soit dit en passant, toutes ces fonctions, c'est pas le propre de l'humanité normalement ? Je déconne, je sais bien que c'est pas à la mode en ce moment..."Edith Arfa