Glose N° 2
...Sèche et concise, où l'on se documente
Sur l'archéologie en tout démente
Qui nous fait voir les poèmes écrits
De fruste façon : des très vieux vers gris !
Dans le tome premier des "élucubrations salucéennes" (lesquelles ne regardent en rien la bonne ville de Saulx-les-Chartreux), nous pouvons lire, au chapitre deux : « Tu ne confondras point la prosodie, qui est l'ensemble des règles de versification qui concernent la quantité des voyelles, les faits accentuels et mélodiques » (d'après Mounin 1974). Avec "L'art technique de la composition des vers réguliers, est à la poésie ce que la discipline est au courage" (Goncourt, très en forme, ce jour là !)
Il en résulte que la prosodie est une partie - sonore - de la versification.
Mais les règles classiques, ce formidable outil sémantique et musical, se sont forgées sur des millénaires d'adaptation au langage ; ainsi notre système littéraire français découle d'une poétique latine, elle-même adaptée des arcanes et techniques grecs...
voici, de mon propos, un tableau récapitulatif succinct :
EN GRÈCE (VIII et V siècles avant J-C)
Pour Aristote, la poésie comprend trois genres :
- Epique (notre roman) : Homère
- Lyrique (poésie au sens actuel) : Sappho, Pindare
- Dramatique (notre théâtre)
A ROME (I et II siècles après J-C)
Elle hérite de ces catégories :
- Epique : Virgile (Didon et Enée, Enéide, chant IV, De l'Enéide aux images)
- Lyrique ou élégiaque : Horace, Tibulle, Properce, Ovide (La mort d'Adonis, Pirame et Thisbé, Les métamorphoses)
Outre le théâtre, on peut y ajouter la poésie philosophique (Lucrèce) et satirique (Juvénal).
Quelques centaines d'années d'obscurantisme poétique, dont nous ne savons pas grand-chose, séparent la fin de l'empire romain des premières traces de poésie "moderne", dans laquelle on retrouve, sous une autre forme, le vers lyrique ; un document daté de l'an (de grâce !) 881, - Cantilène de sainte Eulalie - nous indique que toute poésie était, à l'époque, religieuse (ainsi que toute création artistique autorisée), que la rime était inexistante, ou presque, et que le mètre, on ne peut plus approximatif, oscillait entre le déca et le dodécasyllabe, dit aussi alexandrin, qui est un rappel de l'antique hexamètre ; mais c'est bien le vers de dix syllabes qui prendra la place majeure.
Je vous livre un extrait de cette vénérable poésie, qu'on disait du "Roman" (langue d’oïl) , la séquence comporte vingt-neuf vers, sur quinze lignes :
Texte en Roman et adaptation française :
Buona pulcella fut Eulalia.
Bonne pucelle fut Eulalie.
Bel auret corps bellezour anima.
Beau avait le corps, belle l'âme.
Voldrent la ueintre li d[õ] inimi.
Voulurent la vaincre les ennemis de Dieu,
Voldrent la faire diaule seruir.
Voulurent la faire diable servir.
Elle nont eskoltet les mals conselliers.
Elle, n'écoute pas les mauvais conseillers :
Quelle d[õ] raneiet chi maent sus en ciel.
« Qu'elle renie Dieu qui demeure au ciel ! »
Ne por or ned argent ne paramenz.
Ni pour or, ni argent ni parure,
Por manatce regiel ne preiement.
Pour menace royale ni prière :
Niule cose non la pouret omq[ue] pleier.
Nulle chose ne la put jamais plier
La polle sempre n[on] amast lo d[õ] menestier.
À ce la fille toujours n'aimât le ministère de Dieu.
E por[ ]o fut p[re]sentede maximiien.
Et pour cela fut présentée à Maximien,
Chi rex eret a cels dis soure pagiens.
Qui était en ces jours roi sur les païens.
Il[ ]li enortet dont lei nonq[ue] chielt.
Il l'exhorte, ce dont ne lui chaut,
Qued elle fuiet lo nom xp[ist]iien.
À ce qu'elle fuie le nom de chrétien.
C'est, à mon sens, très mauvais, mais fascinant !
Il faudra attendre la chanson de geste, aventures chevaleresques - et fort pieuses - pour voir un peu s'élever le débat et la technique ; nous arrivons aux alentours de l'an mil, avec "la chanson de Roland", et apparaissent les strophes ou laisses, de longueurs inégales, et caractérisées par le retour d'une même assonance qui termine le vers ; chantés ou psalmodiés, ces poèmes, "les chansons de geste" - toujours selon moi lamentables - étaient accompagnés à la vielle et par des acrobates et jongleurs, et racontaient invariablement, à la cour des puissants, de hauts faits d'armes de rois très pieux ou de très courageux et très chrétiens chevaliers, en les embellissant !
Du 11ème siècle, il nous reste environ 80 chansons de geste regroupant des dizaines de milliers de vers !
Merci de votre attention.