Quelques repères élémentaires pour le rythme des vers :
Faire des vers ne consiste pas à couper des bouts de langage, de phrases, au hasard, pour signifier « c’est du poème ».
Le décompte des pieds ne dispense pas de faire des vers « nombreux », qui signifie « qui ont du nombre », autrement dit un rythme bien balancé et des sonorités calculées. Que ces vers soient « libres » ou traditionnels, cet aplomb rythmique est une des caractéristiques nécessaires d’un poème solide.
Prenons l’alexandrin pour commencer, et y réfléchir : soit le vers célèbre de Baudelaire :
____« Sois calme, ô ma douleur ! Et tiens-toi plus tranquille »
Rythmons-le en « phonétique » (-e muets absorbés) :
_______Soikal__momadouleur __//___étientoi___plutrankil
Soit :__1__2__/_1__2__3_4__césure_1_2_3__/__1_2__3
On remarque qu’une césure principale // s’accompagne ici de deux césures secondaires. (La césure étant une coupure dans le vers, la principale étant obligatoire dans l’alexandrin, exception faite du trimètre à deux césures égale 4//4//4. Par exemple :
« Et la tigres//e épouvanta//ble d’Hyrcanie » - Verlaine -
(Ce qu’on appelle une licence rythmique, exceptionnelle.)
Pourquoi ces césures secondaires ?
Perce que le français, s’il n’est pas en prose officiellement accentué comme l’étaient les vers en latin ou en grec, l’est en pratique, et surtout dans le vers, mais ces accents ne sont pas forcément fixes. Ils peuvent se déplacer dans certains cas.
Dans le vers de Baudelaire, les accents les plus forts sont placés sur KAL___LEUR___TOI_____KIL
On remarque que doivent dont être accentués fort la dernière syllabe du vers, la dernière syllabe du demi-vers, et la dernière syllabe précédant les sous-césures (s’il y en a de repérables).
Les autres accents sont « moyens » :
SOIS____DOU_____TIENS______TRAN____
Et les accents les plus faibles sont :
______OMA_________ET_____TOI____PLU
Cette disposition fait balancer le vers, lui donne du « nombre », de la cadence.
On voit pourquoi il faut faire très attention au –e muet qui est toujours un accent faible : la preuve, s’il n’est pas absorbé ou placé au bon endroit, il oblige, en prononçant, à forcer sur le « eu » pour le décompte du vers. Et ça ne fait pas naturel.
Un mot qui finit par un –e muet ne doit en aucun cas compter la syllabe finale –e à la rime.
Exemple ici : tranquil le (non accentué à la rime)
_____________1__2____0
On ne pourrait faire le vers ainsi à la césure :
Ô ma douleur, sois calme_____car je suis fatigué
1__2__3__4___5___6---7
Puisque le –e muet de calme n’est pas absorbé.
Ni non plus :
Ma douleur, sois calm(eu)//car je suis fatigué…
Car il y a bien ici douze syllabes, mais le « meu » de calme n’a pas sa place, puisqu’il s’agit d’un accent faible qu’il faut forcer en le prononçant à cause de la césure, sinon le demi-vers sonne comme un vers à 5 pieds.
Pour finir : les accents dépendent, sauf aux deux endroits critiques (fin de vers et fin de césure), de l’effet qu’on veut produire. Ainsi Victor Hugo, voulant donner une impression de pesant roulement des machines de guerre :
« Les lourds canons roulant____sur le pavé des villes »
A multiplié les accents « lourds » justement et les accents moyens :
Accents forts :
LOURDS CANONS ROULANT__________Vé________VIL
Accents moyens :
LES________________________SUR___PA______DES__
Accents faibles :_________________LE_______ __________LES
On voit qu’ici Hugo pour rendre son vers expressif par le rythme, n’a laissé sur douze pieds que deux accents faibles dans le second demi-vers (appelé « hémistiche » qui veut dire cela en grec.)
Je parlerai une autre fois de « l’allitération », multiplication « anormale » de mêmes groupes sonores dans le vers.
J’en donne juste un exemple sans l’expliquer cette fois :
Octosyllabe :____« Les jets d’eau jasent dans la brise… »
J’espère avoir aidé avec clarté.