On est souvent excommunié par des obsédés du classique, qui semblent plus soucieux de chercher, trouver et brandir la défaillance, que d’apprécier une éventuelle beauté ayant le tort capital de ne pas se conformer à ce qu’elle ne revendique pas. On peut aimer le classique et le contemporain sans que l’un exclut l’autre et, ne pas se conformer aux règles de la Pléïade n’implique pas leur ignorance ; on peut même s’appuyer sur celles-ci sans s’y conformer strictement : cela se nomme un héritage. Mais si seul vaut le classique, alors que faire de ce qui ne le respecte pas car l’ayant précédé ? Et où se trouverait cette fameuse « liberté » d’écriture, d’ « invention » (restons modestes !) de la langue, tant revendiquée si, une fois la bulle papale émise, la mouche se trouvait condamnée à ne voleter désormais que sous le verre du dogme ? La culture des sclérosés de la plume se serait-elle arrêtée voici deux siècles ? Car bien des auteurs, devant lesquels s’agenouillent ces fossiles, sont loin d’avoir respecté ce fameux dogme, à commencer par ceux qui l’ont produit par nécessité, dans un contexte historique donné, de régulariser, non seulement la prosodie, mais ce francien qui devait s’imposer comme langue commune. Mon propos n’est pas d’entrer dans le débat des langues régionales face à l’impérialisme de la langue d’Etat.
On trouve ainsi chez du Bellay deux sonnets sans alternance du genre des rimes, celles-ci étant pour l’un toutes masculines (Les Regrets – sonnet 52), pour l’autre toutes féminines (Les Regrets – sonnet 171). Pour rassurer les horrifiés du hiatus, Joachim s’en accommode fort bien parfois, par exemple dans son sonnet 28 des « Antiquités de Rome ».
La rigueur des puritains ne surpasse pas celle de leurs référents puisque ces premiers ne réagissent pas quand chez du Bellay, ou Ronsard, riment synérèse et diérèse ! Pourtant, ils devraient remarquer que le décompte des syllabes réduit alors la rime à une seule et donc l’appauvrit ! Cela juste pour dire car, en fait, un tel rigorisme atteindrait le ridicule. Ce n’est cependant pas par souplesse que ce détail leur échappe, mais uniquement parce que cela n’appartient pas au dogme ânonné ! Il est vrai qu’aujourd’hui, certaines diérèses ont disparu au profit de la synérèse, n’en déplaise à Verlaine lequel a raison d’écrire « L’inflexion des voix chères qui se sont tues », mais à personne n’en voudrai d’écrire aujourd’hui « C’est la grande fusion qui dans le ciel explose » ! Cela laisse loisir d’exploiter, selon le contexte prosodique, tantôt l’une, tantôt l’autre. Ainsi du Bellay, pourquoi n’écririons nous pas « paysans » (sonnet V de « Songe » dans les « Antiquités de Rome ») ou « ouvriers » (sonnet 27 des « Antiquités de Rome ») sur deux syllabes et non trois ?
Il s’adonne même à la rime pour l’œil, l’audacieux !
« Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher
De me donner plaisir et de ne me fâcher : »
(Sonnet 59, « Les Regrets »)
Pour ce qui est de la structure du sonnet, j’avoue que l’appellation de sonnet régulier me laisse perplexe ! Je connais le français qui se constitue de deux quatrains bâtis sur deux rimes souvent embrassées, suivis de deux tercets commençant pas un diptyque terminé par un quatrain aux vers alternés ou embrassés. L’alternance du genre doit être respectée dans chaque quatrain et chaque tercet, soit disant depuis Ronsard bien qu’on la trouve dans des sonnets lui étant antérieurs. Louise Labé, sans doute ignorante de cette contrainte nouvelle, ne la respecte pas toujours, ainsi dans le premier tercet de son sonnet X, bien qu’elle le soit dans son quatrain terminal :
« Tant de vertus qui te font être aimé,
Qui de chacun te font être estimé,
Ne te pourraient aussi bien faire aimer ? »
Le sonnet anglais accepte les deux premiers quatrains sur quatre rimes d’une part, et achève les tercets par un diptyque d’autre part. Il sera bien exploité par Baudelaire et Mallarmé lesquels dès lors écriront des sonnets irréguliers… Et bien des plus beaux sonnets du XIXè s’écarteront du modèle de référence. Que de modernités scandaleuses pour les dévots !
Courtisans souvent plus rigoristes que le maître qu’ils servent sans que ce dernier n’ait rien demandé de tel, adorateurs d’une table de la loi écrite par aucun, voici quelques recommandations, qui d’évidence brillent par leur rigidité, de l’auteur de « La Défense et Illustration de la Langue française » :
« Quant aux coupes féminines, apostrophes, accents, l’é masculin et l’e féminin, et autres telles choses vulgaires, notre poète les apprendra de ceux qui en ont écrit. Quant aux espèces de vers, qu’ils veulent limiter, elles sont aussi diverses que la fantaisie des hommes et que la même nature. »
« Il y en a qui fort superstitieusement entremêlent les vers masculins avec les féminins, comme on peut voir aux Psaumes traduits par Marot. Ce qu’il a observé (comme je crois) afin de plus facilement on les pût chanter sans varier la musique, pour la diversité des mesures qui se trouveraient à la fin des vers. Je trouve cette diligence fort bonne, pourvu que tu n’en fasses point religion jusques à contraindre ta diction pour observer telles choses. Regarde principalement qu’en ton vers n’y ait rien dur, hiulque ou redondant. Que les périodes soient bien joints, numéreux, bien remplissant l’oreille, et tels qu’ils n’excèdent point ce terme et but que naturellement nous sentons, soit en lisant ou écoutant. »
Ce message a été édité - le 22-07-2020 à 05:57 par Jim