« Chaque seconde se singularise par rapport à la précédente, quand la suivante aura bien plus de valeur. »
Il a déclamé sa tirade en brandissant son verre.
Je réponds un oui oui en découpant mon steak.
C’est son moment de fulgurance intellectuelle. Nous sommes au restaurant. J’imagine qu’il est heureux mais je ne suis pas d’humeur à supporter son baratin. Je l’observe en catimini se resservir du vin. Mince ! Il reprend du carburant. Il doit m’observer aussi car il me fait remarquer que je tiens mon couteau à l’envers.
-Tu ne t’es jamais demandé pourquoi l’instant était si précieux ?
J’ai roulé des yeux. Il l’a vu.
-Je t’ennuie ?
Je savais que cette conversation ne nous mènerait nulle part ; qu’on l’avait déjà eue et le monde n’avait pas changé.
-Non non…poursuis. Poursuis ». J’ai dit cela en m’essuyant les mains avec ma serviette en papier qui a fini en boule sur la table. Il s’est saisi de la sienne, l'a posée sur ses cuisses comme pour me signifier que c’était sa serviette et que si j’en voulais une il fallait que j’aille en chercher une autre. Il me connait bien. Il sait bien que j’allais lui piquer sa serviette tout comme je sais qu’il va me saouler avec sa philosophie à deux balles pendant tout le repas.
-Pourquoi tu manges si vite ? On a tout le temps.
C’est vrai. Je m’en suis rendu compte au moment où il me l’a dit. Mon assiette est presque vide et lui il n’a pas encore commencé. Il tient son verre, le coude posé sur la table et il le boit par petites gorgées. On dirait qu’à chaque fois qu’il en prend une il trouve un truc à dire. Je sais où parfois son cerveau prend sa source et qu’au bout de deux verres il débloque un niveau.
- « Oui, tu as raison. On est bien. Je ne sais pas pourquoi je me hâte ». Je pose mes couverts, je lui tends mon verre qu’il ne remplit qu’à moitié comme un rat. » Alors, tu disais que l’instant est précieux mais ton steak va être froid non ? »
-Ce n’est pas grave.
-Tiens donc ! Le même steak froid à la maison ce ne serait pas grave non plus alors…
Il commence à manger.
-Ah oui. Zut. C’est froid.
Un serveur passe par là et nous demande si tout se passe bien alors je dis que non. Le steak de Monsieur est froid.
« -Mais non. Mais non. Tout va très bien. Merci. Cela ira merci. » Il ment ! Il ment en direct.
Le serveur s’en va.
-Tu es folle ? M’enfin !
Ah ! le « M’enfin » ! La réplique à Gaston. Je l’adore celle-là. Quand il la sort c’est que j’ai fait un truc qui lui déplaît. Le repas se poursuit. Il rattrape son retard, se rend compte qu’il a pris trop d’avance sur le vin et se rabat sur la carafe d’eau. La beauté du moment stoppe net au moment de l’addition. Je ne me sens pas concernée pourtant je m’entends dire :
-Tu veux qu’on partage ? Mais le temps que je le dise sa carte est déjà débitée.
Je me lève en enfilant ma veste et je lui dis qu’effectivement l’instant est précieux mais que je n’aime pas manger froid.