Verlaine recommanda l'impair, ce qui ne l'empêcha pas d'user jusqu'à l'abus, voire la lie, du pair. Illustrons cette pratique de l'impair sur quelques mètres longs, à savoir 11 et 13 syllabes, sans oublier le mètre pair supérieur à 12. Exemple d'un 11-syllabePOUR LE NOUVEL ANÀ Saint-Georges de Bouhélier.La vie est de mourir et mourir c’est naître Psychologiquement tout comme autrement, Et l’année ainsi fait, jour, heure, moment, Condition sine qua non, cause d’être. L’autre année est morte, et voici la nouvelle Qui sort d’elle comme un enfant du corps mort D’une mère mal accouchée, et n’en sort Qu’aux fins de bientôt mourir mère comme elle. Pour naître mourons ainsi que l’autre année : Pour naître, où cela ? Quelle terre ou quels cieux Verront aborder notre envol radieux ? Comme la nouvelle année, en Dieu, parbleu ! Soit sous la figure éternelle incarnée, Soit en qualité d’ange blanc dans le bleu. (Poème divers) Exemple d'un 14-syllabe (voir aussi « Irrémédiablement après le salut somptueux » dans « Bonheur »)LE SONNET DE L’HOMME AU SABLEAussi la créature était par trop toujours la même, Qui donnait ses baisers comme un enfant donne des noix. Indifférente à tout, hormis au prestige suprême De la cire à moustache et de l’empois des faux-cols droits. Et j’ai ri, car je tiens la solution du problème : Ce pouf était dans l’air dès le principe, je le vois ; Quand la chair et le sang, exaspérés d’un long carême, Réclamèrent leur dû, — la créature était en bois. C’est le conte d’Hoffmann avec de la bêtise en marge, Amis qui m’écoutez, faites votre entendement large, Car c’est la vérité que ma morale, et la voici : Si, par malheur, puisse d’ailleurs l’augure aller au diable ! Quelqu’un de vous devait s’emberlificoter aussi, Qu’il réclame un conseil de révision préalable. (Parallèlement) Exemple d'hétérométrieLe charme du vendredi saintILa cathédrale est grise admirablement, Tandis que le jour luit adorablement Et que les arbres sont verts tout doucement. Les paysans sont naïfs et de province, Pour la plupart parents, dont la toilette grince, De Parisiens dont l’orgueil n’est pas mince De les promener autour du fameux monument Qui, néanmoins froissant l’orgueil de leur village, Semble à leurs yeux matois quelque chose qui ment Et va, comme un peu vil, dans le sillage Des bateaux mouches d’ailleurs pleins abondamment D’une clientèle amusante en diable Qui file néanmoins, dévots irrémédiables, Voir les autels déserts et les tombeaux décorés richement. Paris, jeudi 30 mars 1893.IILe soleil fou de mars éveille encore un peu plus la verdure Des fins arbres du quai bordant la beauté pure Et forte de la cathédrale on dirait en guipure De pierre, on croit, immémoriale et si dure ! Les cloches de la veille ont fui (leur âme, au moins, S’est tue) et pendent, patients témoins Muets jusqu’au samedi fier où, lentes sur les foins, Enfin, elles reviennent (ou, du moins, leur âme Planant sur les villes légères et les autres), Et pendant leur voyage de miraculeux apôtres À travers les humanités chastes et les infâmes, Dans la nef désolée, où seulement les flammes Des Ténèbres sévèrement bien plus sur toutes autres, S’affligent, grands ouverts, les tabernacles, âmes Muettes, symbolisant l’attente immense des apôtres. Vendredi, 31 mars 1893. (Poèmes divers, ou posthumes) Exemple d'un 13-syllabeCIRCONCISIONVPetit Jésus qui souffrez déjà dans votre chair Pour obéir au premier précepte de la Loi, Or, nous venons en ce jour saintement doux-amer, Vous offrir les prémices aussi de notre foi. Pour obéir, nous autres, à votre obéissance, Nous apportons sur l’autel le parfait hommage De nos péchés pénitents à votre innocence, Sur l’autel blanc où votre sang si pur, notre otage, Coule mystiquement comme il coula littéral Au Golgotha, comme il stilla, pas plus réel Mais littéral aussi, ce jour, dont le rituel Retient l’anniversaire cruel et lilial. Et nous circoncisons nos cœurs suivant votre exemple, Et nous voudrons ressembler à Vous-même, qui fites Le vieux Siméon, dans la solennité du temple, Exhaler vers vous une allégresse sans limites. L’ancien Adam qui se désolait dans son espoir Toujours remis d’enfin voir, de ses yeux, nous meilleurs, Nous très doux sans plus d’ire rouge ou d’orgueil noir, Va chanter un fier cantique de joie et de pleurs, Et dans les cieux les bienheureux et bienheureuses S’éjouiront plus que de coutume, et les anges, Pour ce que cette année, elle à peine dans les langes, Dès son premier souffle, a ces haleines amoureuses. (Liturgies intimes) On appréciera ici la progression métrique du dernier tercet (8 – 10 - 12) À LÉON VANIER suite au premier sonnetIIOr puisque le veau d’or a lieu Et qu’on ne dirait plus du veau, Il nous faut d’abord prier Dieu De bénir le pacte nouveau. Pour nous ruer à des travaux Tout bonnement prodigieux. Prose au kilo, vers frais ou faux, Qu’importe ? Tant pis et tant mieux ! Nouer et dénouer des nœuds Gordiens ou non, et n’étant Pas plus des princes que des bœufs. Néanmoins, peiner tant et tant Que vous fassiez une fortune bœuf Et que moi j’achetasse un courage tout neuf. Jour de Noël 1892. (Dédicaces) Dans « Dédicaces », Verlaine pratique en fin de vers la coupure du mot, telle par exemple dans le sonnet LII : « A la nouvelle de ce départ déplorable Si je n'avais l'orgueil de vous avoir, à ta- Ble d'hôte, vue ainsi que tel ou tel rasta Et de vous devoir ce sonnet point admirable » - du Vers Libre ! (dans « Épigrammes »)IIJ'admire l'ambition du Vers Libre Et moi-même que fais-je en ce moment Que d’essayer d’émouvoir l’équilibre D’un nombre ayant deux rythmes seulement ? Il est vrai que je reste dans ce nombre Et dans la rime, un abus que je sais Combien il pèse et combien il encombre, Mais indispensable à notre art français Autrement muet dans la poésie Puisque le langage est sourd à l’accent. Qu’y voulez-vous faire ? Et la fantaisie Ici perd ses droits : rimer est pressant. Que l’ambition du Vers Libre hante De jeunes cerveaux épris de hasards ! C’est l’ardeur d’une illusion touchante. On ne peut sourire à leurs écarts. Gais poulains qui vont gambadant sur l'herbe Avec une sincère gravité ! Leu cas est fou, mais leur âge est superbe. Gentil vraiment, le Vers Libre tenté !IIIAprès tout, ils ont sans doute raison, Puisque notre vie est aux trois quarts faîte ; C’est à nous de leur céder la maison, En nous réservant toutefois le faîte. La jeunesse, hélas ! aime à triompher. Nous fûmes aussi triomphaux et jeunes. Sans plus qu’eux de pente à philosopher. Bah, qu’ils aient la faim, nous aurons les jeunes. Qu’ils gardent Ibsen ! Nous, c’était Hugo. Qu’ils soient tant et plus, nous restons les mêmes. N’étant pas trop vieux, n’allons tout de go Pas encor songer aux plongeons suprêmes. Laissons-les grandir. Leur art mûrira : Ils ne viennent que d’entrer dans le temple, Et notre mort pleurée approuvera Ceux à qui nous avons donné l’exemple. $$$$$$$$$$ Bien que cela ne soit pas écrit, on subodore quelle aurait été cette dédicace si elle l'eût été... Voir en ce recueil les sonnets LXII &LXIII. Noter que le dodéca est souvent bien mené (structure en 7/5, césure enjambée, etc.) Schéma de rimes : abba – aabc – cde - ffeÀ UN PASSANTMon cher enfant que j’ai vu dans ma vie errante, Mon cher enfant, que, mon Dieu, tu me recueillis, Moi-même pauvre ainsi que toi, purs comme lys, Mon cher enfant que j’ai vu dans ma vie errante ! Et beau comme notre âme pure et transparente, Mon cher enfant, grande vertu de moi, la rente De mon effort de charité, nous, fleurs de lys ! On te dit mort… Mort ou vivant, sois ma mémoire ! Et qu’on ne hurle donc plus que c’est de la gloire Que je m’occupe, fou qu’il fallut et qu’il faut… Petit ! mort ou vivant, qui fis vibrer mes fibres, Quoi qu’en aient dit et dit tels imbéciles noirs, Compagnon qui ressuscitas les saints espoirs, Va donc, vivant ou mort, dans les espaces libres. (Dédicaces)
