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L'ennui chez Jules

Par : Jim

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Jim

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Spleen


Tout m’ennuie aujourd’hui. J’écarte mon rideau.
En haut ciel gris rayé d’une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d’eau.
 
Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah ! sortons, je verrai peut-être du nouveau.
 
Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l’averse toujours...
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds...
 
Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne...
Bah ! Couchons-nous. — Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul, je ne puis dormir et je m’ennuie encor.

Les Spleens exceptionnels


Heureux celui qui l’âme et la chair bien d’accord,
À son gré, n’importe où, soûle, amuse sa bête !
Pourquoi ne puis-je, moi, traverser une fête,
Aimer, avoir bon cœur, vivre enfin sans remords ?
 
Je sais que nul ne voit la chute ni l’essor,
Et qu’on est seul, et qu’on peut tout ! Qui donc m’arrête
Devant ces noirs opiums dont la rancœur hébète,
Et qui stupéfieraient mes terreurs de la Mort ?
 
Ah bien des jours de spleen, de ces jours roux d’automne,
Où tout pleure d’ennui dans le vent monotone,
M’ont chassé de ma chambre ! — à la fin, décidé
 
À m’en aller croupir sur les seins et les cuisses
D’une catin géante, aux chairs ointes d’épices
Qui me bercerait comme un pauvre enfant vidé.

Jules Laforgue

Posté à 06h13 le 06 mars 26

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Machajol

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Je pensais lire Spleen de Baudelaire !?....

Le premier texte est sympa
Faire des calligraphies sur une vitre c'est déjà moins d'ennui ...


Posté à 19h45 le 06 mars 26

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Jim

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Spleen des nuits de juillet


Les jardins de rosiers mouillés de clair de lune
Font des rumeurs de soie, aux langueurs des jets d'eau
Ruisselant frais sur les rondeurs vertes des dos
Contournés de tritons aspergeant un Neptune.

Aux berges, sous des noirs touffus, où des citrons
Voudraient être meurtris des lunaires caresses,
Des Vierges dorment, se baignent, défont leurs tresses,
Ou par les prés, les corps au vent, dansent en rond.

D'autres, l'écume aux dents, vont déchirant leurs voiles,
Pleurant, griffant leurs corps fiévreux, pleins de frissons
Saccageant les rosiers et mordant les gazons,
Puis, rient ainsi que des folles, vers les étoiles.

Et d'autres, sur le dos, des fleurs pour oreillers,
Râlent de petits cris d'épuisantes délices;
Sur leurs seins durs et chauds, leurs ventres et leurs cuisses,
Effeuillent en rêvant des pétales mouillés,

Des blancheur se cherchant s'agrafent puis s'implorent,
Roulant sous les buissons ensanglantés de houx
D'où montent des sanglots aigus mourants et doux,
Et des halètements irrassasiés, encore...

Ah! spleen des nuits d'été! Universel soupir,
Miséréré des vents, couchants mortels d'automne;
Depuis l'éternité ma plainte monotone
Chante le Bienaimé qui ne veut pas venir!

Ô Bienaimé! il n'est plus temps, mon cœur se crève
Et trop pour t'en vouloir, mais j'ai tant sangloté,
Vois-tu, que seul m'est doux le spleen des nuits d'été,
Des nuits longues où tout est frais, comme un grand rêve...

Poèmes posthumes divers
(Revue Blanche 1er août 1895)

Posté à 14h11 le 07 mars 26

Édité à 21h41 le 07 mars 26 par Jim

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Machajol

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Très belle poésie !
Merci Jim, pour cet enchantement...emot1

Posté à 14h22 le 07 mars 26

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Jim

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J'ai, chère Macha, un faible pour ce Julot là, contemporain de Charlot the one and only one, lesquels tous deux se connurent. En commun, outre le spleen, que certains nomment "mal du siècle" (Musset, Balzac, etc.), ils partageaient l'amour des chats. Comme c'est bizarre !...

Posté à 19h28 le 09 mars 26

Édité à 19h29 le 09 mars 26 par Jim

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