La poésie sur internet
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Par : Jim
Les buts de mes sorties sont le livre et la retrouvaille de mon hirondelle. Sinon, la fureur et le bruit me donnent raison de rester à papoter avec mes amis de papier. Je me contrefiche des critiques. Le critère est simple : suis-je ou non saisi par ces propos de silence que sont les phrases ? Qu'importe le sujet, l'engagement du moment, la mode, le teint et la grimace ; si la griffe du discours se plante en mon œil, c'est bon, je sais qu'un nouvel ami vient d'être rencontré. Un paragraphe, une phrase, parfois une locution, suffisent pour m'alpaguer. Un auteur vient de poser sa main sur mon épaule en susurrant à mon oreille, laquelle n'entend plus la ville : « viens, mon petit, faisons quelques pas ensemble ». Il en fut ainsi par exemple pour l'extrait suivant, sans que je portasse d'abord attention à l'auteur ; j'obtins confirmation à la fin.
Il y a peu de jours, dans le salon vaguement éclairé par les lueurs du feu où Mrs. Woolf avait bien voulu m'accueillir, je regardais se profiler sur la pénombre ce pâle visage de jeune Parque à peine vieillie, mais délicatement marquée des signes de la pensée et de la lassitude, et je me disais que le reproche d'intellectualisme est souvent adressé aux natures les plus fines, et les plus ardemment vivantes, obligées par leur fragilité ou par leurs excès de forces à recourir sans cesse aux dures disciplines de l'esprit. Pour de tels êtres, l'intelligence n'est qu'une vitre parfaitement transparente derrière la quelle ils regardent attentivement passer la vie. Et tandis que Virginia Woolf, dirigeant la conversation sur l'état présent du monde, voulait bien me faire part de ses inquiétudes et de ses tourments, qui sont les nôtres, et où la littérature ne tenait qu'une petite place, je pensais tout bas que rien n'est complètement perdu tant que d'admirables ouvriers continuent patiemment pour notre joie leur tapisserie pleine de fleurs et d'oiseaux, sans jamais mêler indiscrètement à leur œuvre l'exposé de leurs fatigues, et le secret des sucs souvent douloureux où leurs belles laines ont été trempées.
(extrait de « Une femme étincelante et timide » de Marguerite Yourcenar – 1937)
Posté à 20h04 le 12 févr. 26
Édité à 20h14 le 12 févr. 26 par Jim
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