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Nicolas Boileau

Par : Tontonjacques

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Tontonjacques

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Boileau est sans doute rangé au rayon des « vieilles barbes » par « nos » jeunes, qui lui préfèrent de loin les rappeurs analphabètes ou Aya Nakamura. Grand bien leur fasse. Pourtant, son « Art poétique » contient des vers superbes et qui, non contents d’être toujours d’actualité, sont même devenus proverbiaux. Sa lecture, surtout du chant I, est un régal de fin gourmet.

Je pense qu’il faut tout de suite distinguer entre, d’une part les préférences de Boileau à son époque, et d’autre part ce qui constitue des « vérités éternelles », quel que soit le siècle et même en-dehors de la poétique proprement dite. Boileau révérait Malherbe, appréciait Marot et méprisait Ronsard, je ne sais pas trop pourquoi, puisque aujourd’hui encore on relit Ronsard avec plaisir. Comme on dit, « de gustibus coloribusque... », et d’autre part ce qui était peut-être vrai en son temps ne l’est plus aujourd’hui, la poésie évolue. Toutefois, certaines choses n’ont pas changé, et c’est surtout cela qui m’intéresse :

N’allez pas sur des vers sans fruit vous consumer,
Ni prendre pour génie un amour de rimer :
Craignez d’un vain plaisir les trompeuses amorces,
Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.


Mais il y a mieux :

Quelque sujet qu’on traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime :
L’un l’autre vainement ils semblent se haïr ;
La rime est une esclave, et ne doit qu’obéir.


Si je laisse le « bon sens » à l’auteur (en poésie), le dernier vers est juste parfait, à mon avis. Combien de « poètes » actuels n’ont toujours pas compris cette évidence ?

Mieux encore :

Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant ;
L’esprit rassasié le rejette à l’instant :
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.


Et c’est toujours parfaitement vrai en 2026, qu’on s’intéresse ou non à la poésie.

Si l’on peut discuter aujourd’hui les présupposés (hémistiche, hiatus, mots « harmonieux »), en revanche cet alexandrin devrait être accroché au-dessus du lit de tout poétereau :

Ayez pour la cadence une oreille sévère

et, plus loin :

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l’esprit, quand l’oreille est blessée.


Ce n’est pas moi qui le dis ! C’est Boileau. Mais là, je crains que nous ne clamions tous deux dans le désert, hélas.

Ce qui suit n’est plus trop valable pour la poésie aujourd’hui, à mon avis, mais s’applique toujours parfaitement à l’écriture en général :

Avant donc que d’écrire apprenez à penser.
(...)
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.


Hélas ! 350 ans plus tard, certains n’ont toujours pas compris. Et en plus, (smartphone ou pas), il n’est pas inutile de connaître un peu la langue dans laquelle on s’exprime :

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin,
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.


Les quatre vers qui suivent sont devenus quasiment proverbiaux :

Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.


Que dire de plus ? Eh oui, l’inspiration est une chose, le travail, ce n’est pas mal non plus…

Quant à la flatterie veule qui s’exprime universellement et avec enthousiasme, rien n’a changé non plus, et pourtant :

Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue.

ou encore :

(…) ainsi qu’en sots auteurs,
Notre siècle est fertile en sots admirateurs.


et, conclusion admirable et intemporelle :

L’ouvrage le plus plat a, chez les courtisans,
De tout temps rencontré de zélés partisans ;
Et, pour finir enfin par un trait de satire,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.


Fermez le ban. Je ne saurais trop conseiller de relire Boileau, il a parfaitement su exprimer ce que l’on a pu ressentir plus ou moins confusément à la lecture de certaines « œuvres », qu’elles soient ou non à ambition poétique.

P.S. Pourquoi diable nous parle-t-il de Boileau ? Ah oui ! j'y suis : c'est parce qu'il a aussi écrit :

Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire.

et là, on dépasse allègrement les frontières de l'écriture... (et tant qu'on y est, rajoutons cette pointe assassine :

L’ignorance toujours est prête à s’admirer. )

Posté à 09h59 le 28 janv. 26

Édité à 10h23 le 28 janv. 26 par Tontonjacques

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Pierre Lamy

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Ayez pour la cadence une oreille sévère

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l’esprit, quand l’oreille est blessée.


Sur ces points, je suis à donf de l'avis de Boileau

Mais concernant le contenu des poèmes, je le trouve un tantinet rabat-joie.





Posté à 10h53 le 28 janv. 26

Édité à 10h53 le 28 janv. 26 par Pierrelamy

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Sylvain2023

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L'oreille....L'oreille ?

La plupart des gens lisent mentalement
Où est l'oreille ici?

C'est que l'oreille est aussi dans la tête
entends bien donc ce que j'écris.




L'inspiration...le travail...et la liberté...


"un méchant écrivain " elle est affreuse cette expression. Un truc à vous couper les ailes.

Merci tonton. j'ai apprécié ma lecture.



Posté à 11h51 le 28 janv. 26

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Tontonjacques

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Pour le contenu, je pense qu'il est dans l'optique "17ème siècle", et comme on est, sauf erreur, au 21ème, ça a forcément évolué.

J'ai noté qu'il attache énormément d'importance au "bon sens", à l'équilibre, à la raison, et aussi qu'il considère les laudateurs comme des "courtisans" flatteurs et intéressés, alors que je pense qu'il s'agit surtout d'ignorance et d'absence totale de sens critique, aujourd'hui du moins.

Pour l'oreille, je pense que le Français actuel est définitivement perverti, d'une part par sa langue (et notamment par la poésie "syllabique"), d'autre part par son éducation, qui va dans le même sens, et qu'à moins d'un gros effort du malade, il n'y a plus rien à faire. Le Français de 2026 est et restera sourd (en plus de quelques autres caractéristiques regrettables).

Pour ce qui est de l'adjectif "méchant", le CNRTL dit : "(Vx ou litt.) : [En parlant d'une pers. du point de vue de sa fonction] Sans valeur, sans compétence. Un méchant orateur. Un méchant avocat (Ac.1798-1935). Un bon ouvrier rend plus de services à la société qu'un méchant écrivain (Reybaud,J. Paturot, 1842, p.45)." Le sens des mots aussi évolue, même si celui-ci est encore bien compris de nos jours, je pense.

Posté à 14h26 le 28 janv. 26

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Sylvain2023

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Cela s'entend même si je trouve cela un peu trop ...inhumain.

Posté à 14h45 le 28 janv. 26

Édité à 14h47 le 28 janv. 26 par Sylvain2023

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Pierre Lamy

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Tonton, ainsi comme tous mes compatriotes je serais "perverti" par mon éducation ?

Tu t'es lu quand t'as bu ?

emot26

Posté à 16h04 le 28 janv. 26

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Tontonjacques

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Qu'est-ce qui est inhumain au juste ? Dans tout artisanat, il y a une part d'apprentissage. Sauf dans l'écriture.

@Pierre : je ne parlais pas de toi, bien entendu : c'est dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe. Comme ça, au lieu d'être traité de "perverti", tu l'es de "vieux pot".

Posté à 16h20 le 28 janv. 26

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Jim

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Boileau, c'est la rationalité unie à la sensibilité donc, un esprit clair dans une expression concise. To day, il suffit d'allumer la windows sur le monde pour constater le goût facile de l'exact contraire : du bruit et de la fureur, comme disait l'autre.
Et si, au lieu de propager des inepties, on prenait soin de remarquer le niveau et l'ouverture des anciens jusqu'à une époque récente ! Les intellos et artistes étaient souvent très cultivés, en particuliers les scientifiques lesquels, outre leur bagage spécifique, parlaient plusieurs langues, connaissaient le latin et ce qui va avec, parfois le grec, goûtaient la musique, la peinture, etc. Pas besoin de remonter à Fermat pour le constater, du siècle dernier, il serait bon de lire, dans des textes pour grand public, Louis de Broglie, Henri Poincaré ou François Jacob, juste pour savourer leur niveau de langue. Quant à ceux dont le métier est d'écrire des récits qui dépassent la rubrique des chiens écrasés, souvent on peut chez eux déceler une maîtrise de la langue qui dénonce tant le latiniste que l'helléniste, ce n'est pas un hasard que ceux-ci perdurent.

Je lis avec les yeux, j'entends - dans les deux sens du terme - avec les oreilles. Ne pas oublier que la base de l'oralité est le souffle, la respiration, d'où le chant, la lyre d'Orphée, la scansion et le rythme. Bien avant que n'existassent les supports de mémoire que sont la tablette et l'écriture, les humains échangeaient des messages pour le loisir ou le travail. Ils devaient mémoriser et pour cela, s'aidaient de divers bricolages tels bouliers, abaques ainsi que phénomènes d'échos que nous nommons entre nous "rime". Afin que cette résonance ne soit pas atténuée, les sons répétés devaient être assez rapprochés, raison pour laquelle les vers courts prévalurent d'abord. L'écrit et son apprentissage se propageant, sapiens développa alors le vers long, c'est à dire le déca puis l'alex, et même au-delà si la fantaisie nous en prend. Tout cela explique, que cela siée ou non à certains, que l'écrit est destiné à l'oralité, soit donc l'oreille, et non pas à l'onanisme solitaire en cabinet privé et fermé. Comment goûter la musique si l'on en prive l'oreille ?

Quant au "bon sens", il faut l'entendre comme Descartes l'entendait, c'est à dire l'aptitude à "bien juger", soit dit "bien peser". Cette locution se comprend mieux géométriquement à savoir, qu'à partir d'une lecture de signes, le chasseur (ce pisteur qui sait lire les empreintes laissées par le gibier) décide d'aller dans tel sens plutôt qu'un autre sur une direction donnée (d'où le distinguo entre signifiant et signifié...).
Encore une fois, comprendre, c'est savoir d'où ça vient, autrement dit, remonter aux origines.

Posté à 19h01 le 28 janv. 26

Édité à 20h00 le 28 janv. 26 par Jim

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