Boileau est sans doute rangé au rayon des « vieilles barbes » par « nos » jeunes, qui lui préfèrent de loin les rappeurs analphabètes ou Aya Nakamura. Grand bien leur fasse. Pourtant, son « Art poétique » contient des vers superbes et qui, non contents d’être toujours d’actualité, sont même devenus proverbiaux. Sa lecture, surtout du chant I, est un régal de fin gourmet.
Je pense qu’il faut tout de suite distinguer entre, d’une part les préférences de Boileau à son époque, et d’autre part ce qui constitue des « vérités éternelles », quel que soit le siècle et même en-dehors de la poétique proprement dite. Boileau révérait Malherbe, appréciait Marot et méprisait Ronsard, je ne sais pas trop pourquoi, puisque aujourd’hui encore on relit Ronsard avec plaisir. Comme on dit, « de gustibus coloribusque... », et d’autre part ce qui était peut-être vrai en son temps ne l’est plus aujourd’hui, la poésie évolue. Toutefois, certaines choses n’ont pas changé, et c’est surtout cela qui m’intéresse :
N’allez pas sur des vers sans fruit vous consumer,
Ni prendre pour génie un amour de rimer :
Craignez d’un vain plaisir les trompeuses amorces,
Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.
Mais il y a mieux :
Quelque sujet qu’on traite, ou plaisant, ou sublime,
Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime :
L’un l’autre vainement ils semblent se haïr ;
La rime est une esclave, et ne doit qu’obéir.
Si je laisse le « bon sens » à l’auteur (en poésie), le dernier vers est juste parfait, à mon avis. Combien de « poètes » actuels n’ont toujours pas compris cette évidence ?
Mieux encore :
Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant ;
L’esprit rassasié le rejette à l’instant :
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Et c’est toujours parfaitement vrai en 2026, qu’on s’intéresse ou non à la poésie.
Si l’on peut discuter aujourd’hui les présupposés (hémistiche, hiatus, mots « harmonieux »), en revanche cet alexandrin devrait être accroché au-dessus du lit de tout poétereau :
Ayez pour la cadence une oreille sévère
et, plus loin :
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l’esprit, quand l’oreille est blessée.
Ce n’est pas moi qui le dis ! C’est Boileau. Mais là, je crains que nous ne clamions tous deux dans le désert, hélas.
Ce qui suit n’est plus trop valable pour la poésie aujourd’hui, à mon avis, mais s’applique toujours parfaitement à l’écriture en général :
Avant donc que d’écrire apprenez à penser.
(...)
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Hélas ! 350 ans plus tard, certains n’ont toujours pas compris. Et en plus, (smartphone ou pas), il n’est pas inutile de connaître un peu la langue dans laquelle on s’exprime :
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin,
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.
Les quatre vers qui suivent sont devenus quasiment proverbiaux :
Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Que dire de plus ? Eh oui, l’inspiration est une chose, le travail, ce n’est pas mal non plus…
Quant à la flatterie veule qui s’exprime universellement et avec enthousiasme, rien n’a changé non plus, et pourtant :
Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue.
ou encore :
(…) ainsi qu’en sots auteurs,
Notre siècle est fertile en sots admirateurs.
et, conclusion admirable et intemporelle :
L’ouvrage le plus plat a, chez les courtisans,
De tout temps rencontré de zélés partisans ;
Et, pour finir enfin par un trait de satire,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
Fermez le ban. Je ne saurais trop conseiller de relire Boileau, il a parfaitement su exprimer ce que l’on a pu ressentir plus ou moins confusément à la lecture de certaines « œuvres », qu’elles soient ou non à ambition poétique.
P.S. Pourquoi diable nous parle-t-il de Boileau ? Ah oui ! j'y suis : c'est parce qu'il a aussi écrit :
Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire.
et là, on dépasse allègrement les frontières de l'écriture... (et tant qu'on y est, rajoutons cette pointe assassine :
L’ignorance toujours est prête à s’admirer. )