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Eudore Évanturel - Mon ami Rodolphe

Par : Kerdrel

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Kerdrel

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Mon ami Rodolphe
_______________________

Alors que je logeais, bien humble pensionnaire,
Au numéro vingt-trois de ce quartier ancien,
J’eus longtemps — grâce au ciel moins qu’au propriétaire —
Pour voisin de mansarde, un drôle de voisin.
 
Le garçon dont je parle était un grand phthisique,
Qui, pour les sottes gens et les gens prévenus,
Passait, mal à propos, pour un être excentrique,
Ayant rapport avec les archanges cornus.
 
Mon pauvre ami Rodolphe avait pour habitude,
— Il tenait le scalpel de Balzac dans sa main —
De faire de lui-même un cabinet d’étude,
D’où ses yeux voyaient clair au fond du cœur humain.
 
Il recevait chez lui, mais en robe de chambre,
Artistement couché dans son fauteuil mouvant.
Le spleen le venait voir quelques fois en septembre,
Quand le ciel s’avisait de lui souffler du vent.
 
Avait-il, mon voisin, quelque peine secrète ?
Ses amis là-dessus ne savaient que penser.
Il vivait retiré comme un anachorète,
Retenant bien son cœur pour ne pas le blesser.
 
Oui, mon ami Rodolphe était un grand problème.
Le dernier jour de l’an (est-ce un rêve assez noir ?)
Il fermait bien sa porte et se jetait tout blême,
Dans son fauteuil gothique, en face d’un miroir.
 
Pendant une heure entière, il restait immobile,
Promenant ça et là son grand regard distrait ;
Mais quand minuit sonnait aux clochers de la ville,
Plus pâle que jamais Rodolphe se levait.
 
Sa lampe ne donnait qu’une faible lumière ;
Son chat dormait dans l’ombre en rond sur son divan.
Alors, plus pâle encore, il soulevait son verre,
Et portait dans la nuit un toast au nouvel an.
 
Shakespeare en eût fait quelque chose d’étrange.
Les bigots du quartier en faisaient un démon.
Était-il un démon ? — Passait-il pour un ange ?
Pour moi qui l’ai connu, je vous dirai que non.
 
Nous étions quatre amis ; — Rodolphe était des nôtres.
S’il vécut à la hâte, il mourut sans souci.
C’était un franc garçon ; son cœur était aux autres.
Les vieux qui l’ont soigné vous le diront aussi.
 
J’ai revu ces gens-là ; — la vieille était contente.
C’était un jour vêtu d’azur et de soleil.
Le vieux m’a fredonné — car le bonhomme chante —
L’air que mon pauvre ami chantait à son réveil.
 
Le chat est mort, je crois, sur le lit de son maître.
Le fauteuil de Rodolphe a l’air de s’ennuyer.
On a fermé sa chambre — on a clos la fenêtre,
Où les jours de tristesse il venait s’appuyer.

Eudore Évanturel , Premières poésies 1876-78 chez CA Québec
préface de Joseph Marmette

Posté à 03h41 le 10 janv. 26

Édité à 23h17 le 02 févr. 26 par Rickways

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Jim

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Merci, je ne connaissais pas. Superbe !
C'est chouette l'ignorance car, sans elle, point de plaisir de découvrir...
Alors, je complète par un peu de tristesse :

HIER, je ne suis pas sorti de la journée.

Je ne crois pas avoir encore cette année
Souffert du spleen anglais, comme j’en ai souffert.
Aujourd’hui, moins fiévreux et voulant prendre l’air,
Je suis allé rêver seul à la promenade.

Et je suis revenu triste comme un malade,
Qui sent bien le progrès rongeur que fait son mal.

En entrant, j’ai voulu parcourir mon journal,
Écrire quelques vers joyeux pour me distraire.
Mais ma douleur était trop forte, et j’ai dû faire
Bien des pas dans ma chambre en y pensant toujours.

— C’est que tu ne m’as pas écrit depuis trois jours.

Posté à 03h48 le 14 févr. 26

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