Mnémé
Belle au poison plus fort que l'aconit,
Elle repose, avec l’œil mi-fermé
Comme le chat sur le banc de granit
Dont la torpeur n'est qu'un repos armé.
Toute aussi souple, et farouche, et féline,
Elle pourchasse avec ardeur sa proie ;
Rassasiée, elle en devient câline
Quand au fond d'elle un tropisme guerroie.
Puis d'un chaton, parfois, balbutiant,
Elle a l'erreur, et le faux coup de patte,
Mais son pouvoir de prescience est patient,
Elle est ensemble et pressée et sans hâte...
Irrattrapable éclair quand elle fuit,
Est-elle accorte ? - On ne peut s'y fier !
C'est l’intérêt, souvent, qu'elle poursuit,
Changeante et chafouine, oubliant hier !
Vous la croyez vassale, apprivoisée,
Elle vous mène ! Elle trie et décide,
Seule, sur quelle image improvisée
Evoluera l'opprobre en plébiscite.
Cruelle et tendre, on l'oublie, elle mord !
Or au repos, ronronnante et passive,
Elle se coule, et divague, et se tord,
Ensorceleuse, et joliment lascive,
Dans l'onirique, au sein de nos sommeils !
Quoiqu'elle crache, en pleine adversité,
Des souvenirs aux feulements pareils
Lorsque le temps, sous le temps abrité,
Perd l'acuité d'un présent péremptoire
Devant les flux et reflux formidables
De sa pulsion - qui préserve l'histoire -
Instinct félin qui tient du jeu des diables !
Comme le chat sur le banc de granit,
Elle s'endort, douce, et s'étire, et bâille...
...Passe à peine un souffle, aussitôt, exit !
Elle est partie ailleurs livrer bataille
Contre l'oubli rongeur et le néant