Lespoetes.net

La poésie sur internet

Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.

Sonnets d'Hippolyte Taine

Par : Jim

Avatar

Jim

Posts: 4923

Membre

Le 5 mars 1893, mort de Hippolyte Taine à 65 ans, célèbre surtout en tant que philosophe et historien romantique.
Normalien brillant, on ne sera guère surpris qu'il maîtrisât ses classiques et écrivît des poèmes, ainsi que nombre d'intellectuels de son temps à ce précieux délassement s'adonnaient.
Après sa mort, on découvrit à Montréal, le 4 avril 1893, douze sonnets de sa main dédiés à Puss, Ebène et Mitonne, ses trois chats. Amour des vers et amour des chats, que faut-il de plus pour reconnaître un authentique poète ?
S'il n'est pas connu en tant que poète, ne serait-ce pas un devoir, pour les postulants à ce titre, de sortir un ancien de l'oubli, comme Liszt le fit de Bach ?


1. Les pénates

Prends ton ciseau, sculpteur ; polis ton diamant,
Lapideur, émailleur, fonds ta pâte. Les belles
Que j’aime, les voici ; je les veux immortelles ;
Eternisez pour moi leurs grâces d’un moment.

Sauvez-les de la mort par votre enchantement.
L’une est noire ; ses cils couvent des étincelles.
Le jaspe étoile d’or me rendra ses prunelles,
Et le basalte noir son corps souple et charmant.

L’autre est de jais, d’albâtre, et d’ambre chamarrée ;
Pour sa robe, taillez la roche bigarrée ;
L’émeraude fera la splendeur de ses yeux ;

Et j’aurai, pour peupler mon intime oratoire,
Parmi mes dieux privés, deux lares glorieux,
La Vénus tricolore et l’Aphrodite noire.

2. Le Bonheur

Dans votre cœur tranquille et dans vos larges yeux,
Ô Vénérable chat, la sagesse est innée ; 
Votre rouet sans fin près de la cheminée
Est l’écho bourdonnant d’un rêve harmonieux.
 
Quand vous voulez dormir comme dorment les Dieux,
Vous vous roulez en boule, âme prédestinée,
Vous laissez les soucis à la race damnée
Qui laboure la terre et qui sonde les cieux.
 
Tel qu’un brahme affranchi des misères du monde
Vous buvez le bonheur dans la coupe profonde
Où l’homme ne boit plus que la fièvre et la mort
 
Et de l’Éden perdu le mirage tragique
Apparaît, évoqué par un miroir magique,
Dans la sérénité de vos prunelles d’or.

3. L’Enseignement

Tous muets au Sénat, fuyards à la frontière ;
Honte partout, César ayant tué, buvait ;
Le porc impérial, lourd du vin qu’il cuvait,
Sous les yeux des soldats ronflait dans sa litière.
 
Pourtant de vieux Romains gardaient leur âme entière ;
La nuit, près du lit d’or, de pourpre et de duvet,
Leur philosophe assis lisait à leur chevet :
L’esprit aidait l’esprit à dompter la matière.
 
Tout s’écroule aujourd’hui, la patrie et les mœurs.
Nous aussi, nourrissons, pour raffermir nos cœurs,
Un médecin de l’âme, un sage à domicile.
 
Je n’ai jamais souffert quelqu’un qui me prêchât ;
Mais deux sages muets chez moi trouvent asile,
Pétrone et Thraséas dans la peau de mon chat.

4. La Philosophie

Deux sages ont connu la vérité suprême
Mais chacun dément l’autre et le condamne à tort ;
L’un nous dit : « Soutiens-toi, sois patient et fort. »
Et l’autre : « Sois heureux, jouis à l’instant même. »
 
Épicure et Zénon, sur l’antique trirème,
Ont serré de trop près ou l’un ou l’autre bord.
Nous échouons comme eux en atteignant le port.
Les chats ont résolu l’insoluble problème.
 
Le plaisir, comme il vient ; la douleur, s’il le faut,
Puss, vous acceptez tout, et le soleil, là-haut,
Quand il finit son tour dans l’immensité bleue,
 
Vous voit, couchée en cercle, au soir comme au matin,
Heureuse sans effort, résignée au destin,
Lisser nonchalamment les poils de votre queue.

5. Les Souvenirs

Il siège au coin du feu, les paupières mi-closes,
Aspirant la chaleur du brasier qui s’éteint ;
La bouilloire bouillonne avec des bruits d’étain ;
Le bois flambe, noircit, s’effile en charbons roses.

Le royal exilé prend de sublimes poses ;
Il allonge son nez sur ses pieds de satin ;
Il s’endort, il échappe au stupide destin,
À l’irrémédiable écroulement des choses.

Les siècles en son cœur ont épaissi leur nuit,
Mais au fond de son cœur, inextinguible, luit
Comme un flambeau sacré, son rêve héréditaire :
 
Un soir d’or, le déclin empourpré du soleil,
Des fûts noirs de palmiers sur l’horizon vermeil,
Un grand fleuve qui roule entre deux murs de terre.

6. La Religion

Dès l’aube, par essaims, les pèlerins avides,
S’amoncelaient au seuil du portique carré,
Muets, béants, le cœur par l’attente serré,
Sur le spéos obscur fixant leurs regards vides.
 
Le soleil, blanchissant l’azur des cieux torrides,
Marchait dans le chemin par l’homme mésuré ;
Les rayons effleuraient l’enfoncement sacré,
Quand l’ombre s’allongeait au pied des Pyramides.
 
Puis l’astre horizontal vidait son carquois d’or ;
Son dernier dard perçait l’oblique corridor
Où la myrrhe et l’encens montaient en vapeurs droites ;
 
Et l’on voyait, au fond du tabernacle ouvert,
Arrondissant son dos et clignant son œil vert,
Le divin quadrupède aux pupilles étroites.

7. La Société

Ni l’Hellène bavard, ni le brutal Romain,
N’ont su gagner du chat la confiance intime.
Son cœur qui vaut beaucoup et qui beaucoup s’estime,
Fuit la société du rustre et du gamin,
 
Seule, la vieille Égypte a trouvé le chemin
Qui nous ouvre l’accès de ce cœur magnanime.
Son culte solennel fut un pont sur l’abîme
Entre la bête auguste et l’animal humain.
 
Trente siècles durant, du haut de ses pylônes,
Le chat vit à ses pieds la majesté des trônes
Et le front prosterné du Pharaon vainqueur.
 
Un peuple en pleurs suivait ses pompes mortuaires ;
Pour sa tombe on sculptait l’onyx des sanctuaires ;
Il sut par nos respects que l’homme avait un cœur.

8. L’Absolu

Un concert vague emplit l’espace illimité ;
Les ondes de l’éther palpitent en cadence ;
L’atome imperceptible exécute sa danse,
Sur un rythme savant, à sa forme adapté.
 
Par son premier élan et son poids emporté,
L’astre roule, décrit son orbe et recommence ;
Le monde harmonieux, sous un archet immense,
Vibre, et chante tout bas l’hymne de sa beauté.
 
Ô mes bienheureux chats ! Votre rouet paisible
Nous apporte une voix de ce chœur invisible
Où se dit le secret du mystique univers.
 
Ô grave mélopée ! Ô musique discrète !
J’écoute, je comprends ; mon cœur devient poête,
Et mon cœur tout entier a frémi dans mes vers.

9. La Pratique

« Cultive ton jardin », disaient Goethe et Voltaire ;
Au delà ton ouvrage est caduc et mort-né ;
Enfermons nos efforts dans un cercle borné ;
Point d’écarts ; ne cherchons le ciel que sur la terre.
 
Ainsi fait notre ami ; comme un vieux militaire,
Il brosse son habit sitôt qu’il a dîné,
Dans son domaine étroit, librement confiné,
Ministre de sa peau, tout à son ministère.
 
Il s’épluche, il se lisse, il sait ce qu’il se doit.
Pauvre petit torchon moins large que le doigt,
Sa langue est tour à tour éponge, étrille et peigne.
 
Son nez rejoint son dos ; il lèche en insistant ;
Pas un poil si lointain que la râpe n’atteigne.
Gœthe, instruit par Voltaire, en a-t-il fait autant ?

10. L’Enfance

Les petits ont deux mois ; fourrés comme des ours,
Lustrés comme des loirs, ils sont bien de leur race.
Juin flambe en eux, jamais leur souplesse n’est lasse ;
Il faut à leurs ébats les seize heures des jours.
 
Dressant leurs reins arqués sur leurs pieds de velours,
Ils s’affrontent ; soudain, l’un à l’autre s’enlace ;
Ils roulent ; tous leurs jeux sont des assauts de grâce ;
Auprès d’eux les chevreuils bondissants semblent lourds.
 
La grâce en les enfants, la beauté dans les roses,
La nature impuissante en ses métamorphoses,
N’a que deux fois produit le chef-d’œuvre parfait.
 
Hors d’elle, l’art vagit empêtré dans ses langes.
Qu’a fait l’orgueil humain ? les peintres, qu’ont-ils fait ?
Corrège, des amours, et Raphaël, des anges !

11. La Sensibilité

Des cils roides et longs, antennes hérissées,
Font sentinelle autour de son nez frémissant ;
Et le plus léger bruit qui le frôle en passant
Élargit sur son front ses oreilles dressées.
 
Quand la nuit a brouillé les formes effacées,
Il voit ; le monde noir à son regard perçant
Ouvre ses profondeurs ; il distingue, il pressent ;
Ses sens plus acérés aiguisent ses pensées.
 
Des craquements de feu courent sur son poil roux ;
Tout le long de sa moelle un tressaillement doux
Conduit l’émotion en son âme inquiète.
 
Les poils de son museau vibrent à l’unisson,
Et sa queue éloquente a le divin frisson,
Comme une lyre d’or aux mains d’un grand poète.

12. Le Point de vue

Mendiants et bannis de leur terre natale,
Il est, dans la forêt, de délicats enfants,
Pour hôtes et seigneurs ils ont des éléphants,
Au cœur affectueux, à la trompe brutale.
 
Le colosse rugueux dans sa bauge s’étale,
S’ébroue et beugle, éclate en hoquets triomphants,
Couvre ses protégés de baisers étouffants,
Et ses pieds ! Garez-vous : leur rencontre est fatale.
 
Tel l’homme pour le chat ; notre hospitalité
Lui pèse ; avec effort il s’est acclimaté.
Aujourd’hui l’amitié brille dans ses yeux glauques ;
 
Il se livre au toucher de nos grossières mains ;
Il tolère la voix des éléphants humains.
Mais que leurs pieds sont lourds et que leurs voix sont rauques !

Posté à 15h16 le 24 juil. 25

Édité à 19h17 le 30 juil. 25 par Jim

Avatar

Jim

Posts: 4923

Membre

Bon, il semblerait qu'ici, on n'aimât ni les chats ni les zamoureux d'iceux...
Certes, Hippolyte est moins connu comme poète que comme historien romantique, c'est à dire écrivant un peu l'Histoire comme un roman à tendance nationale; certes, il ne dérange pas l'ordre établi, bien que... et il n'est pas non plus Fernand Braudel, mais il fallait bien commencer le premier chapitre du métier d'historien. Peu importe, il écrivait bien, ce conteur !

Posté à 19h12 le 30 juil. 25

Il faut être inscrit et connecté pour répondre à un topic.