Art poétique
L'impair est bon, le pair aussi. Règle rigide.
Choisissez votre vers comme fait le pêcheur
La mouche avec laquelle il tente, raccrocheur,
La brême fugitive et la mâchoire avide.
Rejetez le vers blanc. Foin des couleurs livides.
Recherchez quand il faut la grâce et la fraîcheur,
Ailleurs, n'en mettez point. Ne soyez rabâcheur,
Et tâchez à lâcher les formes insipides.
Enfin, sus au vers libre. Il ne vaut pas un clou.
Son inventeur enfla, dit-on, puis devint fou.
Je suis sûr que c'est vrai. Aimez le badinage
Ou les graves sujets, mais fuyez le pompier.
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
- Hé ! C'est facile à dire ! On n'a plus de papier !
**********
Le gaillard d'avant
J'étais en ce temps-là naïf célibataire.
J'étudiais l'algèbre et faisais du latin.
Je ne fleuretais pas, je me levais matin,
J'écoutais Bach, Mozart, et je lisais Voltaire.
Douce, elle vint à moi sous sa peau de panthère...
Elle portait de longs pyjamas de satin...
Sitôt que je parlais, j'avais l'air d'un crétin.
Je ne sais pas pourquoi je préférais me taire.
Je confondais encor couturiers et voyantes.
Lanvin, je m'en moquais comme de l'an quarante
Et la nécessité des faux cils m'échappait...
Mais au bout de deux ans d'efforts, je puis prétendre
Assortir de mémoire avec un goût parfait
Le bleu d'une cravate au gris de ses yeux tendres...
Tartelettes anodines – Boris Vian
©Christian Bourgeois Éditeur - 1984
Retour :
https://lespoetes.net/forumvoirtopic.php?t=20909&page=1#p_147288
Ce message a été édité - le 10-06-2024 à 14:27 par Jim