Précis de lecture du vers

Par : Salus
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Salus

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Répétons-le, il ne s'agit pas d'imposer ni d'interdire, il s'agit de déterminer les règles sous-jacentes dont la versification structure le poème, ici du point de vue de l'interprète, même solitaire et silencieux : en effet la musique d'un vers sera toujours d'autant plus belle qu'elle suivra les recommandations de son auteur, et si un fa bémol arrive en place d'un do dièse, ou s'il manque un temps à la phrase, ça jure !
La musique du sens est difficile à appréhender, elle demande un certain travail, elle exige une collaboration active de la part du lecteur, mais elle rend au centuple ce qu'elle vous empruntera d'imaginaire et de concentration ; pour notre plus grand plaisir, apprenons a lire le vers !

Voici quelques exemples épars.

De la diérèse :

Verlaine (tiré de "Limbes")

(...)
L'Imagination, sise
En son trône, ce fier siège !
Assiste, comme indécise,
À tout ce preste manège,
(...)

Ce sont des heptasyllabes,
on lira, tel que le désira ardemment Verlaine en l’écrivant : "L'Imaginati-on, sise",
ainsi, l’effet sonore est superbe, et la littérature rempli son rôle mémoriel, car c’est l’étymologie qui commande à la diérèse : (du latin, où toutes les lettres se prononcent "imaginationem")

Ch. D’Orléan :

Dieu, qu’il la fait bon regarder
La gracieuse, bonne et belle !
Pour les grans biens qui sont en elle
Chascun est prest de la louer.
(...)

Ce sont des octosyllabes, et pour les même raisons étymologiques, on lira "Graci-euse".
(dérivé du latin "graci-a" - grâce -)
 


- Du respect de la virgule, de l’élision et
du décalage des sons :


 " Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. "
(...)
(V. H.)


Pour mêler le "e" d’aube avec le "à" qui suit tout en marquant la virgule, la seule solution est de décaler - avec toute la subtilité possible - l’emplacement même de la virgule :

"Demain, dès l’aub, bà l’heure où blanchit la campagne,"

...Et la césure se négociera de la même façon :

" Demain, dès l’aube, à l’heur//roù blanchit la campagne,

Essayez, c’est tout à fait recevable, recommencez ! - avec puis sans emphase - hors le génie de votre propre fréquence, ça doit rendre quelque chose comme ça :

"Demain/délaub/baleur//rou blanchi la campagne/"

Bien sûr, le jeux du lecteur tentera d'en atténuer ou d'en renforcer le ton avec son théâtre personnel, il reste à l'interprétation une large part, regardez les (bons) chanteurs qui s'attaquent aux poètes !


- Du "h" vivant :

"Le bon maître huchier, pour finir un dressoir, Courbé sur l’établi depuis l’aurore ahane," (…) (Eredia)

Le "h" ne s’accorde pas, le "e" de maître se prononce. Encore et toujours, le "e" d’aurore se fond dans dans la voyelle qui suit, c’est une élision.

- Du "h" mort :

Ô fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue
D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau. (...)

Baudelaire - Brumes et pluie -

On lira :

"Ô fins d'auton, n’hivers,// printemps trempés de boue,/"
Le "h s’accorde, le "e" d’automne s’élide, la virgule se décale, le vers est parfait...


A bientôt ?









Ce message a été édité - le 06-02-2019 à 21:53 par Salus
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Quand on a l'oreille un tant soit peu "musicienne", ces subtilités viennent à peu près normalement à la lecture. Pour peu que l'on connaisse un peu les règles de versification, on retrouve le "chant" du poète.
Il est plus compliqué de parvenir à cette musique quand on écrit.Là, la vigilance s'impose, et il faut se lire et se relire pour que la partition (puisqu'on parle de musique") ne soit pas fautive (ne comporte pas trop de couacs).
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Salus

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Tu as raison, Soliflore, c'est bien la versification qui induit la façon, et nous parlons effectivement de musique !


Violette, je ne comprends pas ce qui te griffe, du reste il est manifeste que tu as toi-même étudié la versification ; tout s'explique et s'apprend, les rouages existent, nous ne parlons pas ici d'azur, nous tentons quelques synthèses techniques, la langue poétique est complexe, que ne l'explorons-nous pas ?


Merci à Lo de nous indiquer le Littré, qui reste une valeur sûre !

...Et merci à Obofix, à qui j'avouerai (garde-le pour toi) avoir déjà compté sur mes doigts !






Ce message a été édité - le 07-02-2019 à 20:23 par Salus
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Moi aussi, quand je me suis piqué de versifier en hendécasyllabes
😊
Mais en se bornant au rythme 5/6 ou 6/5, ça finit par le faire.
👋

Sinon, pour les grands débutants il y a un truc infaillible, fredonner ses vers sur une rengaine. En octo et en alexandrins, on n'a que l'embarras du choix.




Ce message a été édité - le 07-02-2019 à 12:50 par Obofix
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Salus

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Effectivement, comme le relève Obofix, si nous prenons une chanson (par exemple "Gare au Gorille", de Brassens)
D'un mètre particulier (ici, l'octosyllabe)nous pouvons chanter sur son air n'importe quel texte d'un même rythme !
(essayez, c'est amusant)






Ce message a été édité - le 07-02-2019 à 20:33 par Salus
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Salus

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Le dernier apport historique apporté à la versification française fut le trimètre hugolien ; Hugo innove en imposant, avec une logique imparable, le rythme 4/4/4 à l’alexandrin, qui comporte alors deux césures, et, facétieux, illustre son propos en écrivant :

"j'ai disloqué//ce grand ni-ais//d'alexandrin."

(Autre exemple,du même, tiré d’Hernani 🙂

"  Des bandits morts,//il reste un chef.//–  Qui le recèle  ? "

Mais le grand Victor ne l’a pas inventé, il l’a remarqué, car il existe à l’état "naturel" depuis toujours, l’alexandrin classique peut se doubler d’un trimètre, pour peu que toutes les césures tombent au bon endroit en même temps ; Hugo l’a adapté, libéré de sa césure à la sixième syllabe, observons un trimètre "par défaut" bien antérieur à l’auteur des Misérables :

Agrippa d’Aubigné (début du 17 ème siècle) :

A l'éclair vi-olent//de ta face divine,/
N'étant qu'homme mortel,//ta céleste beauté/
Me fit goûter la mort,//la mort et la ru-ine/
Ou : "Me fit goûter//la mort, la mort//et la ru-ine/ "
Pour de nouveau venir//à l'immortalité./
(…)

...A noter que l’exigence de scinder le vers commence avec l’ennéasyllabe (9), dont la césure peut se placer, comme le décasyllabe, au quatrième temps :

Extrait de "Art poétique" de Verlaine :

(...)
C'est des beaux yeux//derrière des voiles,/
C'est le grand jour//tremblant de midi,/
C'est, par un ciel//d'automne attiédi,/
Le bleu fouillis//des claires étoiles ! /
(...)

Voilà, je pense que nous avons fait le tour des techniques et problèmes de diction du vers, lesquels, somme toute, tiennent dans un corpus fort restreint.
Si quelque chose me revient, je vous en ferai part, promis !
...Et si vous avez des questions, n’hésitez pas !









Ce message a été édité - le 08-02-2019 à 17:48 par Salus
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Salus

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Une lectrice que je croyais disparue me fait non seulement l'honneur d'encor me lire, mais de plus avec attention, puisqu'elle me signale une erreur : on lira bien sûr : "C'est des beaux yeux//derrière des voiles,/" avec la césure à la quatrième syllabe, merci pour Verlaine !
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Très marginalement, la césure peut être affaiblie, soit en césure lyrique, soit en césure enjambante.
Chez Rimbaud par exemple.
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Salus

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C'est vrai, mais nous nous référons ici à une versification régulière, qui exclu ces jolies fantaisies musicales ; Cher Obofix, tu devrais donner quelques exemples, et t'expliquer mieux ; tous le monde ne sais pas reconnaître une césure lyrique (avec un "e" muet audible)
Personnellement, je l'ai expérimentée ainsi :

Bòri

(Cabôt)


Au muret d’enceinte, mystère de pierre,
L’araignée est sainte, cuivre la lumière.
Des lézards y glissent ; ni ciment ni glaise,
Les escargots hissent leur coquille obèse

Sur les roches sèches, tel l’os lisse, nettes.
Des noyaux de pêches s’y cachent - saynètes -
Et lichens et mousses d’y cracher leurs spores,
Peindre des feux, rousses dorures des flores…

Ces minéraux cloîtres de pâtis paisibles,
Pacages de pâtres des anciennes bibles,
Nous offrent des œuvres de mainte patience
Que mille couleuvres hantent en silence…

Les cailloux se cueillent au fil des années,
Des chants en émanent, musiques innées.

Bergerie austère, de pierres aimées ;
Murets de nos pères, meulières glanées…



- J'ai même pratiqué des césures franchement iconoclastes (amusez-vous à repérer, liriques ou pas, les césures 9/1 !) :


Salive de lune


Cette intuition que j’envenime clôt,
Des immatures lendemains de suie,
L’amusant babil rhétorique, flot
De ce langage au son mouillé de pluie.

Il faut pourtant que je m’explique : l’art
Vrai que je vise et j’envie est lithique !
Sculptant toujours mes traits sans pennes, l’arc
Sûr de ma joie, où que ma peine oblique,
Lâche au hasard l’heur de ses flèches saoules ;

Héraclès de cahier, bandant si fort,
Avec, sous le papier, l’air noir des goules !

Désert sans faim, pâle, où la muse dort…


Et j’ai violé des catacombes, ciel !
Hélas ! ne qu'entrevoir cet autre monde,
Depuis la tombe au cloaque abject, miel
D’un or liquide, inaccessible, Om ! Onde !

Dès lors, dans l’abîme à démêler, fou,
Tout de galop, Pégase, en coryphée,
S’échine, pour ailer mon discours, flou,
A fourbir les mots cachés d’une fée…
O, que nous vienne une langue lascive !

Paroles, d’un été réinventé,
Que purifie, étrange chant, lessive,

L’urgence au cri de mon futur hanté !


A trop voir flotte l’œil fatigué ; vain,
Tout espoir creuse un sillon monotone,
Il n’y pousse, aride, qu’un seul plant, grain
Unique, issu d’un esprit catatone.

J’arracherai du vif au réel ! pris
Dans cette trame arachnoïde, ourlée
Par la chrie inepte et d'affreux bruit, cris
De rhéteurs analphabètes ! Hurlée,
Insulte et fâche, aux émois des nuées,

Le gazeux génie aérien, la foi !

La poésie ouvre, aux lettres huées
Toute une vie où l’éternel fait loi.


Musicien, peintre, ou poète épris : - Han !
Dressons la pierre et nos autels de boue !
Sous l’écorce, au magma des volcans, l’an
Zéro d’arts premiers forge un outil, houe,

Pic, rudimentaire araire, pieu, soc !
Qui creusera l’ancienne idée arable,
Notion mordue au temps feulant, dent ? croc ?
Toujours fertile et toujours désirable !
Et nous pourrons danser sous les comètes,

Loups ! L’âme aux lunes, pâles brumes, nous
Réentendrons le chant roux des planètes !

En des nuits sans fond, dans l’œil des cieux fous…







Ce message a été édité - le 08-02-2019 à 20:34 par Salus
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Michèle Corti

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Du grand art qui fait le grand écart
Haletant, sonnant et résonnant
à nos oreilles
Airains fous, bourdons d'abeilles
Quoi ? L'émoi pur et qui laisse des traces d'argent !
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Salus

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Merci, Marcek, pour ce joli mot , oblatif, et qui me fait penser à un vers d'Aragon :

"Maintenant que la jeunesse
A fui voleur généreux
Me laissant mon droit d'aînesse
Et l'argent de mes cheveux
"
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre]
"Salive de lune" ; il dépote celui-là !

ça doit être autant jouissif à écrire qu'à lire. Car en plus de la règle, il y a l'émotion.

"D’un or liquide, inaccessible, Om ! Onde !"


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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Sourire!
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Salus

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C'est la grande magie du vers ; la contrainte littéraire n’empêche ni la spontanéité, ni la passion !
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] Salus, tu m'époustou//fles. Comme à chaque fois.
Mes petits exemples// ne feront pas le poids.


Quand elle est lyrique//, la césure abolit
l’âme alexandrine//, ça ne fait pas joli

Quand la césure enjam//be, c’est assez pervers
elle déstabili//se l’amateur de vers

😉



Ce message a été édité - le 09-02-2019 à 06:19 par Obofix