Glose N° 24

Par : Salus
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Salus

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Glose N° 24


Nous approchons du présent
- Si tant est que le temps passe -
Je vous le dis sans emphase,
L'exercice m'est plaisant !



Le comité interministériel pour la promotion de la rime et la défense du vers présente :

« Les 24 ièmes Gloses »


…Et, donc, on en était à Apollinaire, je ne me souviens plus si je vous ai dit ma vague sympathie pour les écrits de ce garçon…

- Jules Supervielle nous sert « Le voleur d’enfants », on lui pardonnera le reste…

Blaise Cendrars, entre deux barouds, et en plus d’une prose magnifique de romans tant bien écrits que haletants, aux styles d’une étonnante diversité, nous pond des poèmes insolites, à la versification aléatoirement maîtrisée, dont le plus beau, pour moi, serait sans conteste « Les pâques à New York » longue œuvre baroque, torse, ambiguë ; véritable prière d’un incroyant qui s’adresse malgré tout à Dieu, plein d’une empathie sociale et politique désespérée. Superbe poésie empreinte d’une immense solitude, je ne vous passe pas tout, c’est très long, mais le net vous donnera l’intégrale :


Les Pâques à New York (Extraits)


Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.
(…….)

Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.
Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;
(……..)

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
(…….)

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.
Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
(…….)

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.
(…….)

Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.
Le Mal s’est fait une béquille de votre Croix.
(…….)

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne …
Ma chambre est nue comme un tombeau …
Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre …
Mon lit est froid comme un cercueil …
(etc)



Rarement ou bizarrement rimée, malgré une évidente connaissance de la versification,la poésie de Cendrars est hérissée de choses malséantes, gênantes, issues telles quelles d’un trouble inconscient collectif ; c’est une poésie à part, dérangeante, à la fois très personnelle et qui nous parle de tous…
Exemple :


VENTRE DE MA MÈRE

(Extraits)

Les pieds sur ton cœur maman
Les genoux tout contre ton foie
Les mains crispées au canal
Qui aboutissait à ton ventre
Le dos tordu en spirale

Les oreilles pleines les yeux vides

Tout recroquevillé tendu

La tête presque hors de ton corps

Mon crâne à ton orifice
Je jouis de ta santé
De la chaleur de ton sang
Des étreintes de papa

Bien souvent un feu hybride
Électrisait mes ténèbres
Un choc au crâne me détendait
Et je ruais sur ton cœur

Le grand muscle de ton vagin
Se resserrait alors durement
Je me laissais douloureusement faire
Et tu m'inondais de ton sang

Mon front est encore bosselé
De ces bourrades de mon père
Pourquoi faut-il se laisser faire
Ainsi à moitié étranglé?

Si j'avais pu ouvrir la bouche
Je t'aurais mordu
Si j'avais pu déjà parler
J'aurais dit :

Merde, je ne veux pas vivre!


(fin de la première partie……)



Saint John Perse : J'entrevois à peine son génie, il semble pourtant bien qu’il en ait un, peut-être que ça viendra….

Pareil pour Pierre Reverdy, mais lui, je doute carrément…(de son génie)

Nous passons à Cocteau, dont j’ai déjà parlé, fascinant des infinies possibilités de sa maîtrise de l’imaginaire, mais souvent décevant par ce coté « sous-mallarméen », écueil auquel échappa complètement Valéry…

Cocteau,malgré un penchant coupable pour une esthétique autoritaire, nous a laissé quelques magiques vers, et nombre de ses poèmes sont de grands textes irréprochables, en voici un parmi ses premiers :



Les Façades


Il est des cris plaintifs qui se tordent les bras,
Mordus entre les dents, avortés sur les lèvres,
Des fards astucieux masquant l’ardeur des fièvres,
Et des corps moribonds sous la fraîcheur des draps.

La douleur nous fait honte en nous prenant pour cible.
Cherchons le mot qui trompe et le regard qui ment !
Le sanglot doit se perdre en un ricanement,
Et le cerveau bondir sous un flot impassible…

Combien rencontrons-nous de chaos inconnus,
Pantins qui crisperaient, enfin réels et nus,
Leurs traits démaquillés à la clarté des lampes !

Ignorons-nous assez les larmes et le sang !…
Et près des volets clos qu’on regarde en passant,
L’anneau froid des canons appuyés sur les tempes !



Des décennies plus tard, en 1963, toujours galant, il meurt un jour après Piaf, cédant la place aux dames...


En suivant, je ne saurais trop vous conseiller la lecture attentive de « Connaissance par les gouffres » et du poète Henri Michaux, le titre seul est une somme poétique, le contenu est étrange, drôle, fascinant, éminemment vertigineux; où n’est de poétique que la réflexion, profonde - ce qui est une stratégie toute à fait intéressante - extrait :

« L'état normal, bien loin d'être un repos, est une mise sous tension en vue d'efforts à fournir... Mise sous tension si habituelle et inaperçue qu'on ne sait comment la faire baisser. L'état normal est un état de préparation, de disposition vers
les gouffres »


Nous finirons cette glose par l’évocation émue d’un immense poète - encore un, mais, je vous l’ait dit, le 19 et le début du 20 ème, c’est l’acmé de l’Azur ! La profusion sacrée !
Immense poète, donc, et les superlatifs me manquent, un prodige de sobriété, possédant, sans nul doute, une connaissance approfondie de la versification, de la mythologie, comme de l’histoire de la poésie, puis moult autre chose encore, et qui semble bannir sciemment, de la plupart de ses vers, toute musique, toute rime, toute couleur, tout fard, pour ne laisser que l’idée, nue, rêche, sèche,
Tranchante…
Il s’agit de René Char, on va commencer par un mien quatrain qui l’encense, pourquoi pas moi ?


LES SORGUES

- quatrain -

Aux accents de Délos,
Rien n’annule ou n’omette
Chantre, ton art prophète,
Char, poète de l’os !



Certes, mais pour moi, avide de couleur et de bruit, la lecture attentive de Char, que je tiens pour un des poètes majeurs, tous siècles confondus, me plonge dans un état de malaise vagal intellectuel, et si je m’obstine, outre un masochisme littéraire trouble, c’est qu’une improbable magie, consacrant la réalité d’une manière brute ( et parfois préhistorique, voir « La Bête innommable », qui fera la clôture de la présente glose), une magie précise, incisive, s’exsude, suinte de ces vers, cousus du catgut de l’intellect pur ;
C’est un Paganini de l’aphorisme lourd :


L'impossible,
nous ne l'atteignons pas,
il nous sert de lanterne.


Ou encore :

« Les femmes sont amoureuses et les hommes sont solitaires. Ils se volent mutuellement la solitude et l'amour. »

« A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s'asseoir. La place demeure vide mais le couvert est mis. »

« Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir. »
(terrible, celui-là !)

Bonne résolution :
« Ne pas avoir plusieurs morts suspendues et comme enneigées. N'en avoir qu'une, de bon sable. Et sans résurrection. »
(dans « La Bibliothèque est en feu » (!)

Mais aussi :

« Les arbres ne voyagent que par leur bruit. »

Attention ! Char est susceptible de beauté, de tendresse et d’Azur, sa poésie participe ,en général, de l’exercice délibéré d’un choix âpre et plein d’ascèse, ce en quoi, et d’une manière toute mécanique, on le peut rapprocher de Nerval , autre poète majeur, lequel pourtant, visait plus la beauté que la réalité…mais l’ascèse est la même !

Cherchons un beau poème, quitte à nous contredire :


Pleinement


Quand nos os eurent touché terre,
Croulant à travers nos visages,
Mon amour, rien ne fut fini.
Un amour frais vint dans un cri
Nous ranimer et nous reprendre.
Et si la chaleur s'était tue,
La chose qui continuait,
Opposée à la vie mourante,
A l'infini s'élaborait.
Ce que nous avions vu flotter
Bord à bord avec la douleur
Etait là comme dans un nid,
Et ses deux yeux nous unissaient
Dans un naissant consentement.
La mort n'avait pas grandi
Malgré des laines ruisselantes,
Et le bonheur pas commencé.
A l'écoute de nos présences;
L'herbe était nue et piétinée.




Puis, comme promis cet extraordinaire texte, qui traite d'un dessin particulier que j'essaye en vain de faire apparaître ici...tant pis !





LA BÊTE INNOMMABLE
 

La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie. La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.



C'est génial ? C'est génial !
La semaine prochaine, interrogation écrite, sortez dans le calme,


Salut !
Salus


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Michèle Corti

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Tu nous ouvres des ossuaires flamboyants ! Je vais reprendre mon Char ! O suaires, aurons-nous le temps de tout lire avant que vous nous enterriez ?
Moins sérieusement : crois-tu que le liquide amniotique ne nous protège pas mieux( que ce qu'en dit Blaise), des coups de boutoir ?
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[Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ancien membre] [Ah ah... Une autre, -on n'est pas chez les poètes mais au ciné, dans le film la cité de la peur ; Darmon et Lauby :

- Vous désirez un whisky ?
- Juste un doigt
- Vous ne voulez pas un whisky d'abord ? ]


Bon, je passe aussi et surtout pour le Père Blaise ; la voix et sa façon de prononcer jaguar :

http://www.larevuedesressources.org/IMG/mp3/Ilescendrars.mp3
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Michèle Corti

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Une voix nasillarde et le JA -GU -AR en effet
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Salus

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Quelle incroyable voix !

Merci, Lo !

...Et si quelqu'un sait le faire, il s'agirait de montrer la frise de Lascaux en question...(on la voit sur la toile, accolée au poème de Char)

Pour Marcek :

"La chair est rigolote et l'on a pas tout lu !"
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[Pas trouvé plus grand. Au kazoù, si tu as mieux ou pour une prochaine fois, tu copies le lien jpg de l'image, tu le colles entre les deux bornes qui apparaissent quand tu cliques sur le bouton "image"]

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Salus

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Ah oui, mais on voit, déjà, c'est la bête la plus à gauche ! (merci !)