Autant il est idiot de s’adonner à un snobisme abscons, à se penser intéressant parce qu’incompréhensible, autant il est appauvrissant et vain de chercher la clarté à tout prix. En premier lieu car celui qui écrit, partageant un morceau de son monde intérieur, va se proposer d’évoquer quelque chose qui l’habite pour des gens à qui a priori ça ne dit rien. Non seulement, car à chacun son vécu, son expérience, ses gouts mais également à chacun ses références artistiques, sa bibliothèque imaginaire correspondant à l'ensemble des livres lus, des œuvres artistiques vues. « Je me comprends » dit-on lorsqu’on nous reproche notre manque de clarté : ce qui est évident pour soi peut être obscur pour les autres. Certaines références induites, implicites qui nous semblent évidentes ne trouveront auun écho, ne se connecteront à rien chez d'autres.Je crois que la poésie dans ses buts les plus hauts et évidemment, c’est l’Everest, très difficiles à atteindre est la préhension de l’invisible, la révélation du monde secret qui s’agite sous la surface vernissée et en sous-tend la façade ou c‘est une musique comparable à celle d’un piano ou d’un violoncelle. Ce n’est absolument pas une opinion mise en vers ou un édito rimé : pour cela, on se reportera avantageusement au courrier des lecteurs.
L’emploi de mots rares pour lui-même, pour frimer ou montrer, telle une otarie, que l’on peut jongler avec son nez, est tout à fait vain, voire un peu ridicule. Par contre, bien utilisés, ils offrent une palette plus étendue, un nuancier plus précis, permettent une plus grande richesse au rendu. Une limpidité mystérieuse, pour employer un oxymore cher à Rickways, serait la quadrature du cercle. L’originalité combinée à l’évidence, le graal. En son état, avec ses faibles moyens, le poète doit être fidèle à son impulsion, sa nébuleuse intuition initiale : les images palpitant aux lisières qu’il a tenté de saisir avec un filet à papillons, les phonèmes mutinées qui par eux-mêmes s’agglutinèrent comme une énigme à élucider…Ensuite, comprenne qui pourra son ou ses sens, non-sens, double sens…Notre professeur de français nous disait que la question du sens des Illuminations de Rimbaud n’était pas pertinente, que la compréhension devait être sensorielle, qu’il fallait se laisse porter par les flux d’images. D’ailleurs face à cette polysémie, qui peut se targuer d’avoir la juste interprétation, quand il y a autant de ressentis que de cerveaux…Lorsqu’à la même époque, nous étions nombreux à écouter Thiéfaine, taraudait la question : il veut dire quoi en fait, et puis, peu importait on se laissait porter par les images et la musique des mots.
Pour élargir le débat au cinéma : lorsque David Lynch est apparu, il était souvent taxé d’élitisme incompréhensible et maintenant il est reconnu comme un génie. Antonioni est moins accessible que Les bronzés mais plus riche.
Je sais que nous sommes sur un site francophone et que tout le monde n’est pas bilingue mais je vais partager ce texte de Léonard Cohen pour illustrer mon propos. Je ne sais pas de quoi ça parle, je n’en comprends pas le sens général, mais chaque vers est si parfaitement ciselé qu’il peut se citer pour lui-même.
First We Take Manhattan
They sentenced me to twenty years of boredom
For trying to change the system from within
I'm coming now, I'm coming to reward them
First we take Manhattan, then we take Berlin
I'm guided by a signal in the heavens (guided, guided)
I'm guided by this birthmark on my skin (guided, guided by)
I'm guided by the beauty of our weapons (guided)
First we take Manhattan, then we take Berlin
Ah, you loved me as a loser
But now you're worried that I just might win
You know the way to stop me, but you don't have the discipline
How many nights I prayed for this, to let my work begin
First we take Manhattan, then we take Berlin
I don't like your fashion business, mister
And I don't like these drugs that keep you thin
I don't like what happened to my sister
First we take Manhattan, then we take Berlin
And I thank you for those items that you sent me, ha ha ha
The monkey and the plywood violin
I practiced every night, now I'm ready
First we take Manhattan, then we take Berlin (I am guided)
Ah remember me, I used to live for music (baby)
Remember me, I brought your groceries in (ooh, baby, yeah)
Well, it's Father's Day and everybody's wounded (baby)
First we take Manhattan, then we take Berlin