L’île déserte ou le voyage en dedans de soi.



Rentrée.Avec les plus et les moins de la rentrée...Les + et les - de la vie dans la France de 2007.Un petit texte en attendant d'émigrer sur un Blog avec plus de couleurs...

Philippe Jost, "Trouvez votre île déserte"
(extrait de l'excellente revue Nouvelles Clés)


"Les côtes de France sont parsemées d’îles désertes. Des points noirs sur les cartes. Des terres d’aventures où l’on peut jouer, le temps d’une semaine ou d’un mois, les Robinsons du dimanche. En campant sous les étoiles, on affronte la nature, sa force et sa fragilité. Privé de références urbaines, on retrouve aussi le goût de l’essentiel. On y contemple nos origines en assistant au même spectacle que nos ancêtres. Une façon d’aller voir ailleurs si on y est encore.


Les mouettes font une drôle de tête. Ailes ébouriffées, cous tendus, elles jacassent et tourbillonnent dans l’azur au-dessus de ma tête. Quelle toccata ! Une cacophonie de cris rauques et perçants ! Un concerto de plumes ! À tour de rôle, elles se détachent du groupe et plongent sur moi en piqué. À chaque passage, derrière l’éclair argenté de leur bec, on distingue très bien leurs petits yeux indignés. Non sans raison. C’est la première fois qu’un intrus plante sa tente sur leur île. Et leur dignité en prend un grand coup...
Une plage de l’île Verte, un îlot noir et hostile, déchiqueté par les vents et les tempêtes, un caillou désert égaré sur l’Atlantique avec autour des eaux tumultueuses, et au milieu, cette île mystérieuse qui flotte dans la brume au large de Concarneau, dans le Finistère Sud. Pas d’abri, pas d’arbre, pas d’ombre si ce n’est celle d’une balise noire, un bloc de béton froid et lisse qui sert d’amer aux marins et leur signale la menace des hauts fonds.
Je venais d’y passer ma première nuit de Robinson et je me réveillais doucement en regardant la mer, quand les oiseaux frôleurs ont fondu sur mon campement. Début de panique. Bras sur la tête pour me préserver des assauts. Pas grave ! La vie sur les îles désertes est tissée de ces incidents fortuits qui forgent à jamais les souvenirs. Mais attention ! C’est seulement le coup de cymbales qui se détache sur un fond de symphonie. L’essentiel, c’est le scintillement des étoiles dans l’aube grise, l’odeur de la vase à marée basse, le parfum envoûtant de l’iode, le fouet des embruns sur le visage. La pureté du monde marin aussi. Le contraste obsédant entre la courbe de la houle et la rudesse des roches taraudées par le vent et parfois, quand le soir tombe et que la côte n’est plus qu’une ombre chinoise, un dernier sursaut du soleil qui irradie l’océan et vous arrache un « Comme c’est beau ! ». Parce que vous ne trouvez rien de mieux à dire...
L’île déserte ou le voyage en dedans de soi. Un rêve éveillé que l’on retrouve dans la passion enfantine des cabanes : se mettre à l’abri pour mieux se retrouver. Une mystique de la survie où l’homme redevenu enfant réinvente le monde à sa mesure, parce que, quel que soit l’endroit où porte son regard, il en embrasse les limites, et qu’il n’a nul besoin pour exister de personne d’autre que lui-même.
J’aime les îles désertes, je les fréquente depuis toujours. Pas celles des Seychelles, des Maldives, de l’archipel d’Hawaï ou de l’Océan Indien. Il n’est nul besoin de partir loin pour jouer les Robinsons du dimanche. À la portée de n’importe qui. Prenez un grand atlas pour vous rendre compte. Ou mieux, l’une de ces cartes marines qui accompagnent les navigateurs dans leurs épopées côtières. Les îlots déserts foisonnent en Atlantique et en Méditerranée. Il y a Riou, Jarre ou Calseraigne, au large de Marseille, Meabau, Holavre, Vézit, à la sortie du golfe du Morbihan et aussi les cailloux inhospitaliers de l’archipel de Houat, entre Belle-Île et Quiberon. Des points minuscules entourés sur le papier d’une pléiade de flèches et de nombres qui indiquent les courants et les profondeurs du flux et du reflux. Un univers codé que l’imagination citadine transforme en terre d’asile quand, après une traversée en bateau, on se frotte les yeux, encore étonné de débarquer dans le début du monde.
La solitude des terres désertées par les hommes est presque palpable. La brume enveloppe les rochers. La grève est parsemée de bois flottés, de troncs d’arbres entiers, de carcasses de navires rongées et polies par le ressac. Ils racontent à qui veut bien l’entendre que si l’on n’y prend garde, si on la défie, si l’on ne prend pas le soin d’apprendre ses lois, la mer nourricière vous crache à la gueule et puis elle vous engloutit.
« Si les gens sont à ce point fascinés par la mer, m’a dit un jour Cousteau, c’est qu’ils viennent y contempler inconsciemment leurs origines. » C’est ainsi qu’opère la magie de l’île déserte. En nous ramenant aux sources de nous-mêmes. Loin du bruit qui nous assourdit. Du tintamarre de la circulation. Des distractions inutiles qui ne font que combler notre ennui. Une façon de couper les ponts avec ce dont nous n’avons nul besoin. D’oublier le confort de nos cités où la multiplicité des choix qui nous sont offerts n’a d’égal que l’étendue des prises en charge dont nous bénéficions. On nous nourrit, on nous éclaire, on nous distribue l’eau, on nous chauffe, on nous transporte, on nous soigne, on nous conditionne, on s’occupe pour nous de presque tout. Mais si l’on nous délivre de bien des tracas, on nous prive aussi de notre nature.
Aller voir ailleurs si l’on y est encore : voilà ce qu’offre le séjour sur l’île déserte. Retrouver le goût de l’essentiel pendant un week-end, une semaine ou un mois. Comme une piqûre de rappel."

Commentaires

Posté par Marcek  
sur Janvier 22,2008, 1:12 am
Je pars sans hésiter avec mon homme sur une île déserte...il sait tout faire: bâtir une cabane en branches, faire du feu, chasser et pêcher , cultiver un jardin, élever des volailles...il ne me restera plus qu'à lui coudre quelques vêtements en non-tissé avec des fibres naturelles...à moins que nous ne vivions nus?

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Posté par   www
sur Juin 2,2008, 4:12 pm
Quel ressenti! Je te rejoins si fort en ce que tu écris qu'il vaut mieux me taire et laisser vibrer...
comme Houat, Sein et ma corse bien aimée avant l'été.

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