Le enième cauchemar

Minuit craque au gibet. Dans ma geôle je reste,
effondré sous mes fers, toujours vivant je crois
en pâture à ces soirs qui freinent chaque geste,
glaçé, poignets en feu, couché les bras en croix.
Et lorsque je m’endors je revois ma jolie
à ma porte clouée et saignant doucement,
cela depuis le jour où frappé de folie
je fus ici jeté sans autre jugement.
Elle meurt chaque nuit dans ma fièvre grandie;
Et encore et toujours je vis ce jour passé;
Encore entre mes mains que sa veine incendie
je vois fuir l’assassin. Je hurle alors, glacé
d’effroi, croyant mourir, relevé sur ma paille,
noyé dans ma sueur, comme au bord des enfers.
Sous ma peau les fourmis de la fièvre ripaillent.
Offert à ce venin, maigrissant sous mes fers,
sueur après sueur, souffrant crise après crise,
mon corps se liquéfie. Et toujours plus chétif,
m’écoulant sous ces murs où ma jambe était prise,
je m’évade, me vide en un filet furtif.
Cheminant au hasard des flots de pourriture,
j’entre les trous secrets de l’immonde prison.
J’avance, frémissant sous les cris de torture,
limpide, constellé de lueurs de tison.
Enfin, j’atteins la cour. Dans ce blafard espace
je m’enroule; Et j’attends sur le bord du sentier,
près des grilles de plomb, que les cerbères passent,
et qu’en trois coups de langue ils me lapent entier.
Là, je m’échappe en eux, loin du chemin de ronde,
mon esprit ayant mis rennes sur leurs regards.
Je traverse les bourgs. Dans leurs gueules je gronde;
Et j’injecte la haine en leurs grands yeux hagards.
Ils s’arrêtent au fond d’une impasse. Une torche
presque éteinte promène un spectre déformé.
Dans la nuit trouble et froide, assoupi sous un porche,
l’homme est là, l’assassin, cette fois désarmé.
Mes chiens sont affamés, aigris par leur errance;
Et cet homme, bientôt du sommeil relevé,
comme moi, goûtera l’impossible souffrance
d’avoir le cœur à vif et le cerveau crevé.



L'ange rafale

Comme à terre mon sang charriait le passé
ma jeunesse bientôt me revint en mémoire.
C’est alors seulement que je su qu’embrasser
le tombeau n’était rien qu’un repos illusoire.
Et là quittant mon corps j’effleurai le tison
d’un soleil ancien. Je le vis se dissoudre
et la ville se fondre en un rouge horizon.
Je retrouvai la peur et l’odeur de la poudre;
Je sentis que quelqu’un m’arrachait au décors.
Au-delà des créneaux d’infernales murailles,
je voyais des armées se partager les corps
sur des champs bourrelés de chairs et de ferrailles.
Celui qui m’escortait rassemblait les blessés.
Tandis que des canons j’aspirais le vieux poivre,
la fumée, ce grand vol de corbeaux empressés,
venait prendre mes yeux pour ceux d’un vrai cadavre.
L’homme était capitaine; Une main sur le cœur,
il attendait du front les colombes fidèles
qui portent sous l’anneau le nom du clan vainqueur.
Ils ne vinrent jamais, ces doux battements d’ailes,
jamais; Car cependant que la mort s’empilait,
se tordait dans la bourbe en postures lascives,
les colombes crevant dans les las d’un filet
corrompaient de leur sang leurs dernières missives.
Je savais que demain tout ce sang sécherait
pour former le blason, le sceau d’un autre empire
où sur la fin du jour le ciel se fermerait
quand le maître s’endort et quand l’esclave expire.
Mais l’homme, lui, croyait que d’autres messagers,
que des anges viendraient nous sauver de ces affres.
Tout là-bas cependant les canons enragés,
jouissaient dans la chair des terreuses balafres;
Et malgré l’horizon qui brûlait vers sa fin,
ce dément, lui, priait pour qu’on vienne l’absoudre;
Je le voyais chercher au loin un séraphin
quand le feu de nouveau fit éclater la poudre.
Je le vis prosterné. Dans le ciel agrandi,
il croyait avoir vu le dit ange descendre.
Et même il a pleuré quand la chose a brandi
des ailes qui n’étaient que limaille et que cendre.



Feue l'enfance

Enfant, écoute moi, toi qui joues à la guerre!
Je te dirai comment imiter ces combats.
J’ai tout appris de ceux qui périrent naguère
et qui gisent ici dessous les plafonds bas.
Fais tournoyer ta fronde! Et, lâchant le poing, tues
ces rats qui vont grouillant au festin des tombeaux.
Vise sans trébucher! Et tes pierres pointues
ne pourront les rater tant ces goinfres sont beaux.
Sais tu, combien de morts, combien d’âmes bannies
dans cette terre humide et trop grasse d’engrais,
que rien ne lavera jamais de ses sanies?
Dis moi! Combien de morts? Et combien de regrets?
Je n’avais que treize ans lorsqu’on me mit en terre.
J’avais aussi par jeu souvent feint de mourir.
Ma mère était alors pauvre et célibataire;
Son rôle dans ma mort fût de me découvrir,
petit soldat figé dans l’héroïque fable,
dessous une calèche, un soir; Et doucement
elle ferma mes yeux quand le cocher coupable
lui paya son silence et mon enterrement.
Depuis je couche ici; Plus rien ne m’importune.
Ma mère ne vient plus me verser ses remords;
Il est tard. Ta jeunesse est ta seule fortune;
Ne la gaspille pas à concerter les morts.
Vas retrouver les tiens! Ta guerre se termine.
Tu ne peux la gagner tuant ces maudits rats.
L’homme fini toujours vaincu par la vermine;
Je sais de quoi je parle. Et quand tu partiras,
prends cet os que les ans ont vidé de sa moelle,
Fais le, même s’il faut pour le prendre à mes reins
déloger le faucheux qui peaufine sa toile
sous les marbres vôutés des séjours souterrains!
Glisse une de mes dents dans cette sarbacane!
C’est pour le sacristain; Tu vengeras ta sœur
qui reçu son pardon dessous ses coups de canne.
Allez, va maintenant, sacré petit chasseur!
…L'enfant a laissé là, sous ma croix, sa godasse.
Dans l’allée il s’enfuit sur les chardons éclos.
A quoi peut donc servir tant de fougue et d’audace
si l’on ne ferme pas la grille de ce clos.




Dernières graines de folie

Ils arrivent. Cela fait une éternité
que le vieil insensé s’obstine à les attendre,
que les plaies de ses yeux fixent l’obscurité.
Pas question cette fois de se laisser surprendre.
Ces horreurs ont jeté leurs cris rauques au vent;
Ici chaque habitant a fermé la lucarne
et baissé le loquet; Et les rats se sauvant
ont cédé leurs séjours; Les chemins se décharnent;
L’aveugle reste seul. On raconte souvent
qu’il perdit la raison par une nuit d’orage.
Pour expliquer ses plaies le vieil homme émouvant
racontait à chacun qu’elles étaient l’ouvrage
d’oiseaux démesurés enfantés par le soir
et qui gobent les yeux de ceux qui les regardent.
Les mots pleins de rancune il avoue ne rien voir;
Mais il serre pourtant un poignard à la garde.
Le bruit craque. Ils sont là, ces fougueux échassiers.
Ils engorgent le ciel de leurs formes affreuses;
Leur course au loin déplace en vagues des poussiers
où claquent par coups secs leurs jambes filandreuses.
Leur cortège bientôt dévorera les tours.
De leur plumaison mauve, insondable, brûlante,
ces géants aériens couvrent les alentours
faisant jaillir les feux où leurs griffes se plantent.
Leurs innombrables corps aux duvets sans couleurs
se mêlent, se déplient, puis par endroits se crèvent
comme s’ils présageaient nos futures douleurs.
Leurs cohorte élancée se déchaîne et sans trêve
s’enroule sur les bourgs, avale le clocher.
En même temps l’aveugle au bord de la démence
a levé son couteau, a voulu s’approcher
pour arracher un cœur à cette bête immense.
Et bientôt c’est le choc; Le plus proche échassier
tout de givre sanglant là s’est figé sur place.
Une serre plantée sur l’épine d’acier
l’oiseau fuse; Et ses cris au silence s’enlacent…
L’orage s’est enfuit loin dans l’opacité.
Reprenant nos esprits, nous nous levons, livides
car l’aveugle n’est plus, non plus notre cité;
Le monde a disparu de nos yeux noirs et vides.



L'oeil fermé du chaos

Sais-tu qu’en de lointains territoires boisés
il est des animaux que les ombres caressent,
des chiens fauves, fougueux, fiers, inapprivoisés,
de grands loups décharnés qui dans la nuit se dressent?
Ce soir leur meute court par les mondes épars.
Elle approche; Et déjà son échine se cabre
sur nos vastes coteaux, par devant nos remparts.
Elle vient, silhouette imposante et macabre,
rallier une armée d’animaux ténébreux:
lycanthropes, vautours, hyènes, salamandres,
et puis plantés devant, indistincts mais nombreux,
de grands épouvantails, muets, couleur de cendres.
Tous ont traîné vers nous leurs ongles de taureaux,
par des chemins pavés de carne et de décombres.
Ils ont par ces labours gangrené les terreaux
et dans un sillon large ont décuplé leurs ombres.
Les yeux fixés sur nous ils semblent hésiter.
Ils attendent sans bruit que l’ordre ultime éclate.
Sens-tu, dit moi? Sens-tu trembler notre cité ?
Entends-tu retomber la bruine écarlate?
Ils dévalent les monts, sortant griffes et dents,
les uns précipités sous ceux qui les talonnent
et les autres s’armant des os des précédents,
grossissant vers nos murs l’implacable colonne.
Mais ils ne t’ont pas vu, ni to arme sortir;
Alors tu fermes l’œil; Le premier loup s’effondre.
La foudre maintenant va mordre à chaque tir.
La meute aux cris du feu, ne sait plus que répondre;
Et pris dans la stupeur ces êtres étrangers
ont dispersé les rangs. Leurs troupeaux en déroute
sans plus un étendard, s’évadent mélangés,
laissant fumer les champs que les cadavres broutent.
Laisse moi m’en aller! Sous leurs ventres véreux
je veux lécher leurs pas, peureux comme l’hyène.
L’effroyable est ici. Je veux ramper vers eux
loin de l’humanité barbare qui est tienne!
Car, frère, c’est toi le pire, l’empereur
qui domine à toi seul cette bourbe vorace;
Et rien n’inspirera jamais plus de terreur
qu’un seul de tes regards, toi l’enfant de ma race.



Les écumes de l'exil

Sous l’astre délaissé comme un fruit trop amer,
parce qu’il fallait fuir ce monde à l’agonie,
le vaisseau qu’on nomma « l’Idéal » prit la mer
sans signe d’au revoir et sans cérémonie.
S’éloignèrent alors les murs de la cité
et leur incandescent volcan de cheminées.
Ainsi notre cercueil par la brise invité
s’enleva dignement sur les mers inclinées.
Nous voguâmes, bravant les périls, nous frayant
un destin, prolongeant notre ultime croisière;
Et notre arche grinçait son soupir effrayant
et d’arrière en avant, et d’avant en arrière.
Notre journal de bord, encré de nos sueurs,
aux presses du roulis multipliait ses tomes.
Nous flottions dans la brume aux étranges lueurs
où tantôt nous croisaient d’autres drakkars fantômes;
De nouveau l’horizon sanglant nous rattrapât;
Et nous vîmes là-bas des pêcheurs de sirènes.
Suspendu sous la proue un mousse était l’appât
qui embrasse et puis mord comme font les murènes.
Des pavillons en feu nous en avions vu cent;
Et puis ce capitaine, arqué sur sa béquille,
qui pourtant seul à bord, n’écopait que du sang;
Et toujours la tempête emportait notre quille;
Et jamais d’autre Eden… Nous voulions renoncer,
quand nous vîmes au loin une très petite île
ceinte dans le brouillard telle un œuf enfoncé
sous son immense oiseau de brume volatile.
Notre proue approchant ne reçu d’autre accueil
que l’affront –sembla-t-il- d’une lame de roche,
ce récif assassin, cet implacable écueil
qui se fait éventreur de tout ceux qui l’approchent.
Notre esquif résolu, plein de fougue, agressif,
cravaché par l’éther, fendit sa trajectoire,
effleura les assauts du fantasque récif,
pour jeter au limon sa superbe victoire.
Nous sentîmes l’horreur à nos cœurs accoster.
Le navire défait de ses vergues solides
s’effondrait à présent sur un sol dévasté
fait de mille vaisseaux vainqueurs et invalides.



L'iris recraché

Le corps est étendu, la tête enchevêtrée
dans un lit de broussaille. Epuisé de saigner,
il gît sous cette croix de ronces à l’entrée
de l’étroit cimetière. Il était le dernier,
poussant le dernier cri et la pesante grille
vers l’exigu jardin où dort l’humanité.
La vien atteint son terme en son œil où ne brille
plus rien qu’un grain de monde étreint d’obscurité.
Cet homme avant de s’être embaumé d’indolence,
avant que le néant ne coule entre ses dents,
que ses poumons n’aient bu les sables du silence,
se prétendait poète; Et ses vers obsédants
dépeignaient avec soin la pourriture humaine
ouverte aux lourds essaims, grande, comme une fleur.
C’est là sa propre mort qui parfait sa semaine;
Et minuit le célèbre, hululant sa douleur.
Et lui, les reins saisis par quelque amant multiple
et monstrueux monté des noirs soubassements,
s’enfonce, lacéré par le branchage triple,
dans un étroit caveau débordant d’ossements.
Happé par cette fin qu’il a lui-même écrite,
il enterre ce mal qu’il a lui-même été.
Dejà derrière lui l’épitaphe s’effrite.
Le morbide poème ici s’est arrêté.
Et nul ne reverra, cendre sanguine encore,
la ville veuve enfin. Les choses furent; Mais
le temps n’était qu’un cœur qu’une bête picore;
Et la bête a mangé. Nul ne saura jamais
pourquoi noire est la nuit, ni pourquoi sonne l’heure,
pourquoi l’éternité, et pourquoi seulement,
et la beauté d’un jour pourquoi morte se pleure.
Ainsi donc l’éternel et vain questionnement
flotte encore malgré que les voix se soient tues.
Mais on sait que là-bas où voudront s’engranger
nos âmes sans attache, en ces fanges battues,
on sait bien que là-bas les sens auront changé.
Le vice et l’innocence auront le même rire;
Les cieux et les enfers seront faits du même or;
Et le poète, lui, pourra cesser d’écrire;
Car l’art est agonie.
L’idéal c’est la mort.



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