Absolution saline

La mer attente encore à ma quiétude.
Bien qu’enfermé chez moi j’enrage en vérité,
comptant mes coffres plein du sel des solitudes,
moi qui fût toujours noble et maître et respecté.

J’entends ses flots sans trêve implorer que je sorte.
Elle assailli le seuil de ma demeure et meurs,
écume sur la pierre, ensanglantant la porte
où me frappant le front je réponds à ses pleurs.

Peut-être par dégoût des terres infertiles
jadis elle y lâcha ses fleuves élargis;
Et le temps d’un reproche elle emportait nos villes.
Restèrent seuls debout les murs de mon logis.

J’ai vu partir ici leurs corps au gré des crues,
mes serviteurs, ingrats, sots qui avaient osé
me prétendre que l’eau n’inondait point les rues,
et me dire « Monsieur, il faut vous reposer ».

J’ai payé le dernier avant qu’il ne se noie
hideusement crispé sur ses draps de lin noir,
le visage souillant mon oreiller de soie.
J’ai verrouillé depuis les portes du manoir.

Ma peur se fait semblable au plus fortes marées.
Je sais que reviendront les torrents furieux
Dans mes caves déjà je crois la mer entrée;
Presque je sens ses flots déborder par mes yeux…

…Alors que je crevais d’arracher ces deux traîtres,
l’infâme a pris mes murs entre ses trombes d’eau
tumultueuse elle a jusque par les fenêtres
effronté son fracas et frappé de nouveau.

J’écrase en vain ses doigts rampants dessous les planches.
Elle est telle une foule envahissant ces lieux
qui me pousse, me tient, me tire par la manche.
Bientôt ces revenants seront ici chez eux.

Des restes de ma vie ils prendront ce qu’ils veulent.
A mesure que l’eau submerge ma raison,
que le courant des morts m’aspire dans sa gueule,
je renonce à l’orgueil qui faisait ma maison;

Que puisse enfin jaillir hors de ma tête ouverte
ces voix que j’ai voulu chasser de ce palais
et qui de leurs remous léchant mon corps inerte
répètent comme alors « à manger, s’il vous plaît.»


( Comme "la rachetée" ce texte sera ajouté à "l'an de cendre" )


La rachetée

Par ce geste ancestral dont on semait les blés
la dame aux cheveux gris jette aux sillons des rues,
dans le terreau grouillant des pigeons assemblés,
hors d’un linge noirci, des morceaux de chair crue.

Derrière elle la ville arrachant sa laideur
pousse hors de ses pavés l’ombre dont elle accouche;
Un mendiant la suit en laisse par l’odeur,
ces quelques mots suintant aux angles de sa bouche :

« Toi veuve qui perdit et ton père et tes fils
dans les trous qu’avant toi vint semer la famine,
entends mourants et loups hurler cent contre dix.
L’homme a raison de vivre et non pas la vermine.

Que ne préserves-tu pour ton propre repas
la monstruosité de tant de nourriture?
Quelle règle t’oblige à ne la mordre pas
pour offrir aux oiseaux si perverse pâture? »

L’aïeule sans cesser d’épandre ses bontés,
le méprise et chantonne au soir mélancolique
que tant de fois déjà sous les cris indomptés
elle entendit ramper cette même supplique.

Voyant là les ramiers se dévorer entre eux,
le pauvre alors se jette aux pieds de la semeuse,
mêlant son propre corps au régal désastreux,
chérissant, déchirant la viande fameuse.

« Choisis lors ton morceau, pour peu qu’il en reste un. »
dit tristement la vieille, ajoutant de la sorte:
« Je ne tremperai pas ma lèvre à ce festin,
même s’il faut qu’un soir la faim me laisse morte.

Quoique je sente en moi cet appétit malsain,
qu’un désir outrageant en mon ventre fourmille
tel en un fruit d’été le plus vorace essaim,
je n’aurai pas le cœur de manger… ma famille.

Charognards, noyez moi sous vos flots affamés.
Acceptez ces trésors avant qu’ils ne pourrissent.
Quand le sang sera bu de ces êtres aimés,
je serai cette fois, morte, digne nourrisse. »…

Quelques heures plus tard le sort était mâché.
De son sourire osseux les pigeons s’envolèrent.
Par sa faute les siens, dans un cellier caché
étaient tous morts de faim attendant fille et mère.





brouillons (4)

...

Le martyre jetait un peu plus loin sur la sente
éclaboussée d’injures
le désordre entremêlé de ses membres.
L’insecte ridicule
éperdu, assoiffé d’équilibre
allait échapper ce soir
aux mâchoires de la foule.

Quand au sommet des solitudes
Il fût seul, il se tourna l’œil brûlant
vers les dunes épineuses des villages
Les fantasmes nocturnes
seules entendirent
ses lèvres ou séchait encore
le sang éclaté des cailloux

« Meute en membres toute, qui de mes demain déchire l’ombre
c’est assez de sang.
Je poserai ici contre le roc la croix de vos bâtons
brisée que sur le dos je porte
je dormirai ma peine en ce refuge
enfin laissant vos yeux débarrassés du misérable
Je lègue aux loups mon supplice
et signe un pacte avec le temps
»

Ayant dit cela,
le reclus se mit à baver
méticuleusement
sa haine et ses ressentiments
en filaments blanchâtres
tissant l’interminable aberration
tirant les fils aux doigts des jours
jusqu’à ce qu’enfermé de soie son corps ne soit plus guère
qu’un monolithe abject
sépulcre suintant d’ankylose.

La chose fut vite oubliée
et avec l’oubli l’étrange sépulture
au gré des identiques jours
aux yeux des curieux devint mystère
puis monument
le vent souffla sur le dégoût
et avec la sottise des vendeurs d’histoires
l’étrange cocon gonfla les imaginations
le mépris était devenu attrait
puis par les siècles : adoration
Les pierres des enfants
étaient devenues gemmes
et les crachats : baisers
Les oracles se mirent
à l’annoncé divin
à prendre l’oblongue abcès pour une emblème
et pour de la myrrhe la lymphe
qui un jour le fissura
sous la brisure convulsive
de l’heure dite.

Le corps apparut
semblable à ce qu’il était
les haillons de misère
maigrement identiques

Et tous prosternés devant tant de magnificence
les fils de ses bourreaux
en firent un prophète
admiré, adoré, immité, poursuivi
un prophete qui ce soir
échapperait au baiser de la foule
et sanglant d’hystérie
au sommet des solitudes
compterait en éternel captif
les tremblements d’un monde perpétuellement chrysalide.



brouillon (2) (première évolution)

Avançant vers l’oubli,
vont les âmes coupables.
Ce peuple rassemblé
dont l’ombre se dérobe
sur les dunes
de Sherob,
évidé de ses voix,
gavé du vent des suies,
avili, va fuyant
contre l’heure
l’opprobre prédateur.

Exclus de nos yeux clos
Ils vont sans plus de nom,
désonglés,
les os creux et désarticulés,
des bourrasques de honte
leur arrachant la tête;
Et leurs pieds sans orteils
se perdent lourdement
dans la cendre des dunes
cendre au soleil saignant
des tessons des rancunes.

Le cortège docile
marche sinistrement,
marche sans s’arrêter,
dans les pas que les rois
d’Atrabile >< bien qu’en rêve
ont cru bon de creuser.

Des forçats >< le plus droit
chacun porte la somme >< de ses hommes
d’un temps chargé d’horreur >< porte encore
d’une chose interdite, >< sur ses flancs
d’un esprit divergeant. >< le verdict

Devant, ouvrant la voie
des damnés
tirant péniblement
dans les airs
ses vêtements cousus
tout de coléoptères
un semblant décharné
d’être étrange les guide.
( Sont-ce restes d’un ange? )

Mille déments le suivent >< Ils dérivent
les hurleurs, les satyres, >< hors le pire
les amants du délire, >< mains en pleurs
les voleurs de patience, >< leur absence
les violeurs de conscience, >< en la lisse
tous les traîtres aux lois, >< que les rois
les traqueurs d’absolu, >< ont voulu.
et les simples d’esprit
qui n’auront pas compris.

Se suivent les parjures.
Passent les criminels.
Et voici les tricheurs
les dix doigts dans les poches,
mains levées vers le ciel.
Puis en laisse traînant
vainement
leurs violets animaux,
fardeaux ombilicaux,
infiniment se vident
les mères infanticides.
Et plus loin,
jambes démesurées,
un colosse s’en vient
qui tel le scarabée
fait rouler devant lui
l’orbe d’un astre éteint.

D’autres viennent encore.
Jusqu’à la boréale
la meute criminelle
Se bouscule.

Mais voici que pour la première fois
Cette toujours interminable cohorte
s’arrête.
Une hyène
assise
est l’obstacle.

Recouvrant alors sa forme maligne
par ses lèvres noyées de chitine et de sang,
le spectre d’Immorha leur dit :

« Je serai votre guide
désormais
Celui-ci n’est plus guère
apte à vous égarer.
Sachez, foule assassine,
Qu’il n’est plus d’innocence
en Sherob.
Ici vous ont suivi
vos juges, vos vengeurs,
les châtieurs de ceux-ci
et ceux de leurs bourreaux.
Vous êtes de nouveau
seuls vivants d’un royaume
dont la tête tranchée
roule derrière vous.
Prenne fin votre peine!
Rejoignez vos foyers!
Incendiez! De nouveau
soyez industrieux!
Cultivez le mepris!
Domestiquez la guerre!
Faites enfants aux chiens!
Inventez l’esclavage!
Ceux qui vous condamnaient
marchent à vos côtés.
Si le crime est encore,
et la sentence est pire,
vous êtes seuls capables
de les tresser toujours. »



Brouillon (8)

Alors que dans le soir les jardins arachnides en cercles de filandres séchaient leurs fruits nombreux aux lunes d’Atrabile,
Jar le Sire,
haut seigneur de Sherob, le givre dans la voix, les corbeaux dans le geste, d’une même parole enserrait sa captive.
« Tu es la bienvenue, fille des contagions, phalène vagabonde. Tu possèdes un présent qui manque à mon trésor. Je me suis fait promesse de collecter le sel de toutes le douleurs, d’apprivoiser les cris, domestiquer les pleurs, et désire ce soir que ta langue de vierge qui n’a jamais trempé aux circonvolutions vaines de tes semblables me verse son supplice. Ton dernier hurlement, plus rare qu’aucun autre devrait être un joyaux d’un lustre incomparable.»
Dans la nuit florissante, la brise était suave. Et par grappes les morts écoutaient le dément.
« Ma chère, la torture est un art délicat; Car il faut bien du temps pour qu’un éplorement
soit sincère,
il faut le recueillir dans le creux de la main mais sans serrer trop fort
au départ,
caresser la frayeur mais sans se laisser mordre par la fourbe pitié, attirer doucement ce cher gémissement dehors de sa demeure sans le laisser s’enfuir, puis d’un coup l’aspirer, l’ajouter à ses pairs qui reclus dans ma tête berceront pour jamais tant de mes heures seules.»
Et durant ce discours Krise la bave aux lèvres haussait vers l’avenir ses prunelles superbes. Elle se vit tenir entre ses doigts d’enfant ce prince caquetant
sur le mur
et lui fendre le crâne, et voir se détacher élancées dans la nuit des gerbes de silence qui s’en iraient alors oublier leur histoire à travers l’horizon, de par les étendues, vers la fin d’Atrabile.



brouillon (7)

« A quoi servent ces trous
dans ma tête? »
Krise ignore; Et les vents font tournoyer la suie.
En ces jours abattoirs il n’est plus de mesure au refrain des oiseaux qui pendent morts aux branches, ni même note fausse au cris sous les charniers. Il n’est plus de vertige au parfum du défunt dans la fosse. Le sang même, insipide, va ruisselant des cieux sans affoler sa soif.
Sans plus de hâte aucune elle entre le hasard, en gestes convulsifs froisse les peaux de brume. Eventreuse, elle rampe et les carcasses creuses lui refusent ce vide qui si bien la sustente.
Les mots appris des chiens tournent sans s’arrêter, dans le sens des nausées, infatigablement.
Elle avance
dedans la pourriture
sa démence
pour seule nourriture,
Nul besoin de ces sens pour atteindre l’horreur, la douleur pour seul guide.
Quelle est l’utilité de transpercer le monde? A quoi servent les tombes?
Le tristesse et la mort y s’écouler feront et la cire et le plomb.
« A quoi servent ces trous
Dans ma tête ? »
Krise ignore; Et les vents font tournoyer la suie.



Brouillon (6)

Dans le temple d’Absur, Krise étouffant son rire ne s’est pas prosternée. Elle sait bien comment mettre un dieu à genoux. Ne pouvant égorger le mythe imputrescible, elle prendra pour cible ces mill-i-ons de larves, ces rampants en prière sous les pieds du colosse. Mettre fin à son sacre, ôter son existence, n’est pas chose facile, lui le dit intouchable, lui le dit tout puissant qui ne connaît la vie mais existe pourtant. Comment l’assassiner ? La dague est à planter dans le crâne des hommes. Son être est imprégné là dans leurs cauchemars, dans les cris apeurés de l’enfant à sa mère, les murmures de honte, les sermons des prêcheurs.
C’est pourquoi
Krise devra tuer les hommes, les prêcheurs et l’enfant et sa mère, déchirer tout encore, tout ce qui peut penser et croire un peu en lui, étouffer les sermons, les cris et les murmures, terrer les cauchemars dans la noirceur du sang, n’entendre plus parler de cette aberration, la plus petite foi, la moindre des pensées frappée, fauchée, noyée, la gangrène à jamais, définitivement
arrachée.
lorsque aux ruines du temple, seule rompue de meurtres, au centre de la ronde ivrogne des cadavres elle hurlera son nom, c’est alors seulement lorsque livré à elle, lui qu’on dit être grand, qu’il s’effondrera seul sur la cendre des âmes jonchées de nos carcasses. Alors elle terra son nom pour un sourire. Le mythe cessera. Krise alors simplement euphorique pourra et se prier soi-même et se croire soi-même et de toutes ses forces sa turpide cervelle existante écrasée entre ses paumes jointes se repaître d’un dieu.




brouillons (1) (1ere évolution)

Fût au commencement le Crime originel. Cette tare éternelle, lourde sur nos épaules, a pesé de tous temps sur la corde des choses. Sous les branches du saule Krise, les yeux fermés, sombre, se pâme et songe aux germes de ce monde. Elle oublie sa chair pleine d’évanouissement et regarde au travers des paupières du temps. Sur le roc du néant, immobile dormait l’oiseau du devenir. Paroxysme du rien, tout en nappes d’absences, l’univers n’était pas. Krise voit ce passé qui ne peut être vu. Elle sait ce récit qui ne peut être su. Et dans un bâillement
grandi-ose
l’ancestral oiseau s’enfle, ses ailes déployant, crevant l’inexistence dessous sa serre close, multiplie son plumage, se mêlant à lui-même, infinie ecchymose, teintant d’éternité, l’éther, le temps, l’étau. Des mythiques entrailles un râle, un grondement, un cri plein brise alors toute l’immensité, ses échos déchirants, agrandissant les cieux, élargissant la faille à chaque battement.
Krise sait.
Krise est née de ce chant; Car de lui naquit l’Être. Lorsque l’Être eu pris forme en cette heure première, vomissant sa matière hors de ce ventre énorme, Krise rouvrit les yeux; Elle pris l’oiseau source,
tendrement,
et lui trancha la tête,
net,
en brisant sans effort sa confiance et ses os, condamnant l’avenir à s’ébattre en aveugle dans le chaos présent, éclaboussant ainsi,semailles de son sang, la pléthore des astres d’où naquirent les mondes. Krise lâchant sa lame, efface de la main une goutte de sang tombée sur sa peau blême. Elle en boira demain. Il faut s’habituer. Même apprendre à tuer est un commencement.



Brouillons (5)

La cité des Satines
femmes pâles et tranquilles
aux visages sans traits
Chacune par les cheveux
reliée
à chacune des ses sœurs.

Sur ce havre se lève
comme une aube éternelle
une aura d’harmonie
et de sérénité.

Toujours leur calme avance
aux fil des chevelures
se glissant par les rues
passant par les pilastres
au bras des cariatides
Jusque dans leurs jardins
dans l’élan de leurs arbres
les racines sont jointes
et les fleuves alentours
sans nulle source aucune
en spirales se nouent
fermant le labyrinthe.

C’est leur suprême loi
l’Unité
qui toujours se resserre
jusqu’au centre du lieu
où l’aïeule
tresse entre ses doigts maigres
en mailles très étroites
leur avenir commun.

Elles seront toujours
unies
dans leurs souffles, leurs gestes,
et jusque dans leur voix
tout ensemble portée
dans un unique cri
mélodieux et atroce
lorsque le pire viendra,

lorsque ici paraîtrons
aux abords de l’enceinte
les Acèhres nomades
aux crinière de givre
aux regards aiguisés
l’une et l’autre orphelines
indomptées et distinctes
dans la course animale.

Sous les coups de ce monstre en furie
les arbres des jardins
seront déracines
les fleuves dévoyés
les pilastres brisés.

Et c’est au soir du monde
que les pâles Satines
à genoux, mutilées, libérées,
regardant le bûcher expirant
sous l’aïeule étranglée
du feu noséabond
apprendront que les liens
que tissent les années
lourds entre les semblables
ne sont que des garots
faits de matière morte.



brouillons (3)


Krise
sur le fleuve se penchait

lorsqu’un être effroyable
surgi des profondeurs
la prit à la gorge
la plaquant contre terre
posa son visage étrange
tout contre le sien
et murmura:

Je ne te dirai pas
de ne pas avoir peur
car je suis dangereuse
car je suis ton reflet

chaque jour
comme toi lentement
je dérive
parmi les ondes d’un monde
qui coule vers sa fin
et je côtoie des ombres
et des êtres sans vie.



Je suis venu te demander
De ne plus poser sur moi
tes lèvres de gorgone.

Car lorsque tu à soif
Et lorsque tu m’embrasses
Ma peau se décompose
Et m’arrache à ce fleuve
je goutte l’eau putride
le poison acide et vorace
qu’est l’existence.

Le jour où tu tendras encore vers moi
tes mains ensanglantées
ne me regarde pas
et ne t’approche pas
tu pourrais me briser.
Quand je suis trop près de toi
je ne peux respirer.



Le choix de Phoebe

Elle entendit son nom quand la nuit rencontra.
« Embrassera mon front » fut la phrase première.
En lettres de charbon, par sinistre contrat
de vivre elle accepta sans plus nulle lumière.
Qui saura la salive ou bien douce ou de fiel;
« Plus d’amour » fut écrit ; Elle accepta les clauses;
Son sépulcre depuis fut grand ainsi le ciel;
Et de mille serments ses lèvres furent closes.
A toi, sombre, elle a fait don de toute raison
et de tout ce qu’ici nous goûtons d’ambroisie.
Toujours douze est son heure et d’hiver sa saison;
Toujours elle sera l’unique, la choisie;
En lettres de charbon par sinistre contrat,
elle a juré pleurer des siècles sur nos têtes.
Elle entendit « Phoebe » quand la nuit rencontra.
Ingrate au firmament je la crois qui regrette.



L'AN DE CENDRE

Les vingt textes qui suivent forment un recueil nommé « l’an de cendre » qui s'affine lentement.

Nombre de corrections ont été apportées en 2007 afin de respecter par exemple l'interdiction des e muets entourés de syllabes vocaliques.
Seule la regle de la liaison supposée n'est volontairement pas respectée.






L'an de cendre

Le néant, croque-mort à la parure austère,
dévoreur de soupirs, juge inerte taisant
le verdict, le néant qu’a fermenté la terre,
jamais ne s’est montré si proche et si présent.
Qui peut imaginer qu’à l’époque première,
qu’à la source des temps, quand le monde natal
indompté flamboyait d’ivresse et de lumière,
le ciel était orné d’une arche de cristal ?
Bien des ronces alors sous sa clarté fleurirent;
Et pendant quelques temps, quelques temps seulement
le monde fut fécond de saveur et de rire.
Sans doute devait-il en finir autrement;
Car un jour de malheur l’homme entra dans la ronde;
Il observa la voûte et son riche arc-en-ciel;
Il voulait tout atteindre; Il inventa la fronde.
Alors tout fut empli du fracas démentiel.
Et l’arcade entaillée en sa lumière blonde
éclata déversant ses débris chamarrés,
remplissant sans faveur l’éther, la terre, et l’onde
d’une profusion de vitraux séparés.
Certains de ses fragments dispersés éclatèrent
par milliers sur le sol. Chaque éclat de couleur
se lova dans l’écrin dérobé de la terre.
Dés lors on les nomma « des pierres de valeur ».
D’autres furent sertis si haut dans l’étendue,
si loin dans l’infini, qu’on ne pouvait les voir
qu’à la complicité de la nuit descendue;
Ils en prirent ce nom : « Les étoiles du soir ».
Et le reste devint ces mouvantes peintures
que la mer déplaçait de diverses façons
et que les matelots à l’ombre des mâtures,
dans leur grande bêtise, appelaient « des poissons ».
Aujourd’hui, regardez les ténèbres s’épandre !
Tout est noir; Votre ciel est moiré de poussiers;
L’océan est cousu d’une vague de cendre.
La terre se consume; Et quoi que vous fassiez,
le néant sera là, léchant vos villes mortes.
Sans cesse autour de vous le monde se réduit.
Ce lieu même est cerné. Le vide est à nos portes.
Peut-être ai-je déjà parlé seul cette nuit.



Par un soupirail

Un siècle d’abandon, tout un siècle; Et dehors…
et dehors plus un rire, et les pleurs se font rares.
Nombre ont fuit cette ville où jamais sur leurs corps
ne se lève le jour. Dans les entrailles noires
des foyers étouffés le pouls bat cependant;
Quelques vivants parmi les carcasses saignées
guettent la lune pleine, immobile, attendant,
blanche et grosse de sang, comme un nid d’araignées.
Tout est sec. Dans les parcs le souffle des saisons
a déterré des chiens dont plus rien de subsiste.
Il a pris les enfants du ventre des maisons.
Plus d’invites, de cris dans les rues, plus d’artiste,
ni d’air de violon si souvent entendu.
Dans la douve où jadis coulait la vase humaine,
reste un seul virtuose, un squelette pendu
à sa planche de bois. Et quand la nuit promène
sur l’ébène le poids de ses doigts dégarnis
on entend plus grincer la corde endolorie
mais seulement les os craquer sous le vernis,
et la bise chanter sa macabre euphorie.
Au manège, plus loin, fume le crin tigré
des chevaux de bois mort. Inerte violence
ces bêtes à jamais seront debout malgré
que leur échine soit transpercée d’une lance.
C’est la fatalité qui s’écoule sans heurt;
Ainsi cette gargouille aux blanches commissures
qui sans cesser de vivre infiniment se meurt,
livrant sa propre chair au flot des vomissures.
Mais si tout est désastre en ce monde détruit,
il reste cependant au coin de quatre pierres
un endroit singulier, plein de fête et de bruit,
s’irisant quelquefois d’indécises lumières.
Et si quelque vivant cherche asile le soir,
si par chance il atteint la demeure nouvelle,
à peine espère-t-il en frôler le heurtoir
que la porte s’entrouvre et que l’ombre révèle
une goutte tombant sur le seuil. Mais comment?
Ce n’est pas du vin vieux; C’est l’écriteau qui saigne.
C’est qu’il aura fallu repeindre récemment
« Auberge du Trépas » en rouge sur l’enseigne.



La pâle et ses rides

Depuis la première heure, au chevet de la terre,
moi, lune, j’ai veillé; J’ai vu sévir le mal
et suis restée ici, muette et solitaire
n’osant jamais répondre aux cris de l’animal.
Maléfice engravé dans mes éphémérides,
cette apathie revient me perdre chaque nuit.
Ces heures répétées, elles ont fait mes rides
et dilaté mon cœur de langueur et d’ennui.
Mais suis-je si coupable? Et devrais-je me taire?
Lorsque le crépuscule a posé son rempart
je suis seule à prêter ma clarté salutaire;
Et très rares sont ceux qui n’y prennent leur part.
Moi-même j’ai bordé ceux qui n’ont plus de mère,
offert aux meurtriers leurs plus fervents remords,
fait s’aimer les amants qui jamais ne s’aimèrent
et gardé les jardins où s’endorment les morts.
Je suis vielle aujourd’hui; Je sais bien. Je suis lasse;
Pourtant si j’étais femme et qu’il m’était donné
de descendre là-bas, je céderais ma place;
Je viendrais me mêler au monde abandonné;
Par cette fraîche nuit où l’orage s’enrhume,
près du feu que l’aurore allonge dans le soir,
j’irais à pas feutrés sous mon châle de brume
jusqu’à quelque chaumière où je viendrais m’asseoir;
Et, là, posant sur vous ma grise houppelande,
à vous mes chers enfants qui rêvez sous le drap
je dirais que les loups sont douceur, que la lande
est calme, et que le mal jamais ne reviendra.
Et ce serait mentir; Car au loin l’épouvante
et la rage ont levé leurs nombreux bataillons.
Mes amours, n’allez pas vers l’aurore suivante !
Laissez-moi vous garder sous mes pâles rayons !
Mais je parle trop tard; Et trop tard je soupire;
Car enfin j’ai vu tant des ces pantins hideux
vous bercer de mensonge et vous cacher le pire.
Oui, les hommes sont faux; Et j’ai trop appris d’eux.
Ô mes doux orphelins qui savez mon visage,
qui savez mieux que moi la douleur d’être né,
ils me voudraient chargés de quelque heureux présage;
Et bien qu’ils soient déçus; Je viens vous emmener.



Dévorés des chimères

S’avancent tous ces gens aux flambeaux allumés.
Perdant leurs yeux éteints sur des visages ternes,
ils quittent lentement les faubourgs embrumés
où la foire a soufflé ses dernières lanternes.
Près des cages de fer, une heure auparavant,
la montreuse criait « La foire de l’étrange
se termine. Il est tard. Notre monstre savant
ne veux plus pour ce soir qu’encore on le dérange.
Mesdames et messieurs, c’est fini ! Jolis gens,
faites place ! »; Et son œil de sorcière démente
perversement luisait quand les moins exigeants,
pour sa peine, tiraient un écu de leur mante.
Le spectacle insolite à présent terminé,
les ténèbres défont des grimaces plaintives;
De l’eau noire frémit sur le sol piétiné;
Il ne reste en ces lieux que des bêtes captives.
Une dernière fois la licorne s’endort ;
La sirène a perdu son chagrin dans l’eau sale.
Déchirant son perchoir, le strix aux serres d’or
voit se baisser les yeux de l’hydre colossale.
Les lions sont blottis près d’un feu presque éteint;
Pour ce soir en tous cas le phoenix brûle encore.
Cependant monte un cri vers la lune d’étain;
Torse dans sa prison, hurle la manticore.
Bavant au souvenir de ses meurtres passés,
de fureur en ses fers elle rue et saccage
son vieux visage humain dont les crocs agacés
ne font que plus nombreux les barreaux de sa cage.
Dans ses pleurs monstrueux elle mord son ennui;
Et son râle est empli de milliers de murmures.
Elle attend le dompteur et voit malgré la nuit
dans ses bras de vieillard luire des pommes mûres…
bien trop mûres, se sont de biens étranges fruits,
écarlates, fondants, s’évidant sur la terre…
des cœurs, oui, fraîchement arrachés à grands bruits,
dont la vie coule encore aux tranches de l’artère.
Et la montreuse rit dans sa morte beauté;
Car pendant qu’elle essuie à ses lèvres ses lames,
dans les faubourgs voisins, une plaie au côté,
les visiteurs s’en vont, si blêmes sous leurs flammes.



Jeux d'osselets

Sous l’angle, au croisement des ruelles obliques
L’homme s’est abrité. Lentement les pavés
filtrent les eaux du ciel, cadavres faméliques
rampant vers les enfers. Dans ces fleuves gavés
de poisons le néant se reflète en spirales
comme un visage obscur penché sur un chaudron.
Bientôt seront taris les pleurs des cathédrales;
Et les tambours de pluie en échos se perdront.
Déjà le long des murs les cascades funèbres
décousent le linceul d’une ville au corps froid.
Goutte à goutte se perd le grelot des ténèbres.
Pour ce soir la tourmente a deserté l’endroit.
Seul le silence engorge encore les gouttières.
L’homme alors se relève; Et s’éloignant d’un pas
il se heurte au rebord d’un vieux puits fait de pierres.
L’avait-il vu plus tôt ? il ne s’en souvient pas;
Et c’est là, dans ce gouffre interrompant sa route,
qu’il aperçoit un tas d’ossements délavés.
Tels des chaises plantés, des squelettes sans croûte
font tous quatre l’enclos d’un amas de pavés.
Voyez ces crânes rire en l’orbite abyssale !
Ecoutez la rumeur qui roule là-dedans !
Ce sont les voix de morts aux pieds coupés d’eau sale;
C’est comme un cliquetis, un claquement de dents;
Cela devient pourtant presque compréhensible.
Oui…cela parle d’or, de jeu…de dents de lait ?...
et de fatalité. On entend « Quoi possible ? »;
On entend « …qui n’y risque un quelconque osselet ! »;
Mais le sens fait défaut à ces syllabes noires.
Dès lors l’homme grandi de curiosité,
veut capter le peu d’air que filtrent ces mâchoires;
Il s’avance un peu plus, jusqu’à l’extrémité
du muret. Puis couché sur l’étroite margelle,
il écoute plus loin; Il s’étend sous les cieux,
sur cette pierre humide où ses phalanges gèlent;
Va-t-il tomber? Déjà? - « Les jeux sont faits, messieurs ! » …Voyageur, si le soir, près d’un puits solitaire,
il vous vient à l’ouïe un chahut de bazar,
reconnaissez ce jeu qui s’arrange sous terre !
Les morts font le pari; Vous êtes le hasard.



L'autant de braises

Il est tard; Et pourtant ces messieurs sur la place,
qui auraient dû déjà regagner leurs manoirs,
ces bourgeois qui toujours fuyaient la populace
restent là, médusés, rivés aux pavés noirs.
C’est qu’ils ont reconnu la soi-disant sorcière,
qui souvent à leur bras cherchait la charité,
celle qui souriait sous un fard de poussière
que leurs criants crachats ne pouvaient éviter.
Lorsqu’elle s’obstinait à quémander de l’aide,
« Va, Charogne ! » ils criaient « Va crever ! Laisse nous ! ».
Elle était en ce temps si banalement laide
qu’ils passaient leur chemin, la laissant à genoux;
Et la voici pourtant; Assurément c’est elle,
déliée aujourd’hui de ses chiffons crasseux
ceux qui sont du malheur la native dentelle.
C’est en grand apparat qu’elle se montre à ceux
qui l’insultaient jadis. Elle chante et tournoie,
superbe cette fois, les poignets, décorés
de lacets, soulevant ses cheveux où se noient
des guirlandes de fleurs et des rubans dorés.
Qu’il fût tant de beauté sous son masque de fiente,
l’auraient-ils jamais cru, ces pompeux citoyens?
Et cette robe rouge, étrange, flamboyante
l’a-t-elle volée? Où? Par quels obscurs moyens ?
Ce ne sont pas des biens qu’on chaparde aux étales,
ces moires, ces fils d’or, ces grêles de rubis,
et ces roses au vent dispersant leur pétales.
Aurait-elle oublié tous les affronts subits
pour ainsi se dresser dans sa traîne écarlate,
pour imprégner la nuit de drapés ondoyants,
jusqu’à s’épanouir et qu’une frange éclate
dans ces mâles regards, oh, presque larmoyants?
Car elle tient ces gens trempés dans l’incendie
du désir; Et dansant pour eux sur ces tréteaux,
sa vengeance se fait. Ce sont eux qui mendient
à présent de sa chair les superbes métaux.
Jamais elle ne fut si richement vêtue;
Pourtant crispé son corps sur la scène juché
déja s’est assombri; Sa voix chaude s’est tue;
Le vent tourne; Et bientôt s’éteindra le bûcher.



L'odieuse musique

Comment? Vous grimacez? Ces notes vous déplaisent.
Fantômes de bourgeois, vos faces de lavis
pourraient donc mieux pâlir? Ca ne met pas à l’aise,
un requiem; C’est vrai; je suis de votre avis;
Mais savez-vous messieurs, gens de savoir insigne,
élite qui croyez connaître tous les arts,
qu’il est d’autres concerts que ceux qu’on égratigne
dans vos petits salons. Demandez aux lézards!
Ils siffleront qu’en bas, dans les strates malsaines
où, morts, vous vous rendrez pour avoir trop vécu,
on choisi d’autres chants, on joue d’autres scènes;
Quoi qu’en ce cirque là ne tombe point d’écu;
Ainsi pour admirer les choses qui s’y trament
il ne suffira pas de payer quatre sous;
En gage, - et c’est le prix - vous laissez là votre âme.
Puisqu’on ne revient pas du monde d’en dessous,
ce n’est pas lourde somme. Et puis dans ce théâtre
se plaisent les défunts comme les suicidés.
Les parterres sont creux; La pénombre est saumâtre;
Tous les voiles, de lave et de sang sont ridés.
On y voit des démons s’y rassembler par hordes
pour y grandir encore un orchestre infernal
fait de vents ravageurs et de sanglantes cordes,
leur crescendo grondant un hymne sans final.
Virtuoses couverts d’instruments de torture,
ils gonflent des boyaux, griffent des nerfs tendus,
frappent la plaie et l’os, battent la pourriture,
et font s’entrechoquer des sexes de pendus.
Sous vos places bientôt des voix se font entendre.
On s’extrait, on déchire, on piétine pour voir
le rideau de magma terminer de se fendre.
La scène est large, et creuse, et pleine chaque soir.
Des goules au devant de la brûlante vasque
s’acharnent sur un air d’opéra. D’un revers
de phalanges parfois elles tirent un masque
montrant le nu d’un crâne où s’oublient quelques vers.
Songez-y bien messieurs qui vous croyez artistes !
Et ne prenez donc pas ce regard dégoutté !
Il est bon de savoir siffler des gammes tristes
pour le jour où Satan voudra vous écoutez.



Un chef-d'oeuvre

La lettre sanglotait : « Chers amis, la raison
pour laquelle je vous fais porter cette lettre
est simple; Cette nuit ma modeste maison
s’ouvre à vous; Cette nuit mon chef-d’œuvre va naître;
soyez-en les témoins. » Déplacés par l’ennui,
quelques-uns sont venus. Nous frappons à la porte;
Les abois du heurtoir indifférent la nuit;
Pas de réponse, rien. La place semble morte.
Désireux d’en finir, nous entrons. D’un pas lent
nous louvoyons bientôt dans l’amas des peintures.
L’artiste est sans attrait. Les fruits de son talent
s’étalent devant nous comme des pourritures
sans forme aucune où tout semble mort et vivant
à la fois. C’est partout, le même paysage;
Chacun de ses tableaux est pareil au suivant,
pareil aux gribouillis des enfants en bas age.
Le logis tout entier est encombré d’horreur...
Et pourtant un tableau soudain nous stupéfie;
Seul au milieu du reste, un peu comme une erreur,
il suspend notre souffle. A lui seul il défie
la laideur de l’ensemble. Il s’expose en hauteur,
soleil dans le néant, les ténèbres pour cintre.
Et bientôt nous devons en admettre l’auteur;
Ce portrait de génie est un portrait du peintre;
C’est bien lui, ce vieux fou qui ce soir nous reçoit.
C’est un autoportrait réaliste et splendide;
On n’imagine pas de chef-d’œuvre qui soit
plus concret, plus réel, ni, ma foi, plus sordide;
Car le visage est si douloureux. Sans parler
des détails, du relief; Les yeux crèvent la toile;
Sur la gorge griffée un vermeil a perlé
pour décrire une plaie; Et c’est là, dans la moelle
épanchée où l’on voit que cet amas de traits
n’est pas plus inspiré que les autres ouvrages.
On approche; Et dès lors on se dit qu’il est très
décevant ce tableau figé dans les ombrages;
Car on a remarqué que le cadre est fendu
vers le haut, qu’après tout l’œuvre n’est pas si belle
puisque tout simplement l’artiste s’est pendu
à l’instant, semble-t-il, au bas d’une escabelle.



Exsangue

J’aime ce crépuscule. Il y flotte un doux chant
dont les grêles échos jamais ne se tarissent
et qui me prend au cœur, comme un baiser touchant,
inévitablement touchant la cicatrice.
J’ai malgré la tempête écarté les volets.
Quelque part sur les toits un spectre se lamente.
C’est elle, l’éthérée, mère des feux follets;
C’est mon obscur amour, ma plus fidèle amante.
J’écoute longuement sans pouvoir m’apaiser
cette voix qui m’appelle; Et bientôt trop avide,
trop ardent d’obtenir de la morte un baiser
j’ai franchi la fenêtre et marché vers le vide.
Portée uniquement par sa légèreté,
Ondoyant telle un drap que l’aquilon fouette,
Droite là dans la trombe ou prête à s’y jeter
- je ne sais son désir – tremble sa silhouette.
Elle aurait la pâleur de l’albâtre et du lait
si son front ne portait voile de pluie vert menthe,
si le fard de la nuit d’ombre ne la brûlait,
si son être en un mot n’étreignait la tourmente.
Elle aspire aux rougeurs des infinis cuivrés,
quand les anges là-bas sur l’horizon se jettent,
et qu’ils versent les sangs que leur mère a livrés.
Cette dame toujours à la fièvre sujette,
attend là son époux parti loin sur les eaux.
Ainsi, le pied trempé dans le lac des ténèbres
elle cherche parmi l’absence des oiseaux
le navire épargné par les guerres célèbres.
Et trompée en la brume elle voit s’approcher
cet impalpable esquif, fait de vaines matières
qui s’ombre sous sa laine, et vient s’effilocher
et se fondre en lambeaux puis en grappes entières.
Chaque fois, les brouillards, fantasques continents,
dans un ciel sans fanal lui dévoilent l’absence
de navire voguant sur ces flots éminents…
Mais la belle soudain remarque ma présence,
se retourne vers moi, me regarde un moment;
ne me reconnaît pas, -comment ai-je pu croire ?-
puis entendant son nom –je ne sais pas comment ?-
s’exécute en brisant sans un bruit l’onde noire.



Noces de cartilage

Poète, qu’à ta rime elle soit sourde ou non,
Moi, la Mort, je t’entends chanter à la dérive.
Je t’écoute écoeurée accorder son doux nom
à l’amour qui t’inspire et dont elle te prive.
Renonce à la revoir ! Rature tes écrits !
Oublier aussi ses yeux, sa silhouette claire,
son mépris. Sois un homme! Epargne lui tes cris !
Crois-tu, sans plaisanter, crois-tu pouvoir lui plaire ?
Délaisse l’encrier, pauvre sot que tu es !
Tes poèmes usés, tes lettres, et tes brèves,
ne la séduiront pas. Mais si tu te tuais
tu verrais les remords s’emparer de ses rêves;
Tu la posséderais. Et si tu t’enflammais
pour un plus vaste amour, si tu faisais en sorte
qu’un décès nous unisse et nous soude à jamais,
ton empreinte en son cœur n’en serait que plus forte.
Il est l’heure pour toi d’accepter ton destin.
Je te ressemble tant, si maigre, si affreuse.
Je serai ton repos. Tu seras mon festin.
Admets cette union ! Choisis ta tombe ! Et creuse !
Car je suis ta promise et ne puis plus tenir.
Je veux souder en toi ma plus sûre alliance.
J’entends déjà le glas sonnant pour nous unir.
Il est temps. Point ne faut que la mort se fiance.
Qu’attends-tu ? Pourriture ! Excrément ! Cancrelat !
Vas-tu te décider à mourir, à me prendre
pour épouse, à jamais ? Cette main, ouvre là !
Par amour, elle t’offre un anneau pour te pendre.
Et pour lors, mon chéri, mon amour, mon cher ange,
avant de te glisser sous le large linceul,
nous entrerons tous deux le rituel étrange;
Le serment prononcé, tu ne sera plus seul.
Puis, dans un long soupir, mon amant trépassé,
t’invitant par-dessous le voile rare et lisse,
pour la première fois tu pourras m’embrasser
dans ma flamme et ma fange. Et dans ce froid délice,
là tu succomberas sous le feu des accords
nés des miasmes noirs d’un orgue maléfique.
Et sans aucun témoin je porterai ton corps
par-delà l’huis de bois d’un cercueil magnifique.



Traquenard sentimental

Vous, l’infidèle, vous, sylphide que je nomme
« Mon Amour », vous allez par la ville, œil fardé,
rêvant là de croiser quelque charmant jeune homme;
Mais vous n’auriez pas dû si loin vous attarder;
Car dans l’ombre soudain le faubourg se dérobe;
Il n’est plus de chemin, seulement le bourbier
des ténèbres que vient déranger votre robe.
Vous étiez chasseresse; Et vous voici gibier;
Vous vous pensez suivie en votre fugue heureuse
d’un amant qui pour vous… comme vous, s’est perdu.
Sachez que je suis seul, ma tremblante amoureuse,
à marcher dans la brume où votre ombre a mordu.
Et j’ai vu dans vos mains soudain blanches d’angoisse
serré dans le réseau fossile de la chair,
dans le remord gravé des lettres que l’on froisse,
se briser ce collier qui vous était si cher.
Je me suis emparé de ces bris d’obsidienne
que pour signer vos pas votre griffe égrena.
N’est de ces diamants qu’à présent je ne tienne;
Je n’ai de poing serré d’où ne perle un grenat.
Ce lacet décharné n’offrant plus d’autres pierres,
laissez moi pour le moins dérober ces joyaux
qui brillent de terreur sous vos pâles paupières.
Donnez-moi ces deux yeux ravissants et royaux !
Donnez m’en du moins un ! Explorons cette gemme !
Et par elle en votre âme ensemble regardons !
Vous n’avez donc plus rien de la femme que j’aime !
Maudite, jetez moi cette chose aux chardons !
Laissons la se briser comme foudre qui craque !
Et pleurons d’avoir fait l’un vers l’autre le pas !
Jamais l’amour ne fut une bête qu’on traque,
puisqu’elle se rencontre et ne s’appâte pas.
Déroutons désormais la maudite chimère,
la volontaire proie, et trompeuse –Voyez !-,
qui traîne ses chasseurs dans la défaite amère
et gave les ravins de cadavres noyés !
N’offrons plus un soupir à la bête qui brame !
Et bientôt, sans regrets, d’un geste résolu,
nous pendrons fièrement sur les murs de notre âme
le trophée empesté de l’amour absolu.



Le siège de cire

Accolée aux remparts d’une lucarne close,
une femme est recluse aux voûtes d’un grenier,
cloîtrée en cet endroit juste parce qu’elle ose
usurper un royaume où la nuit doit régner.
Cette captive sait ce que l’ombre réclame.
Au berceau de ses mains, piquant l’obscurité,
resplendit le joyau d’une chétive flamme.
L’insolente en ces lieux est en sécurité;
Vainement les flots noirs sur la vitre s’épanchent.
Sa majesté la nuit manque d’autorité.
Pour souiller de sa gifle une joue aussi blanche,
elle a frappé cent fois sans pouvoir s’inviter;
Ni bourrasque, ni pluie, ni nocturne rapace
n’ont pu jusqu’à présent dérober la clarté.
Vainement alentours la jalouse repasse,
et froide de colère, et noire de fierté.
Ses papillons de suie, errantes demoiselles,
sous leurs masques de mort, observent leur appât;
La flamme ne craint pas la cendre de leurs ailes;
Le verrous sont fermés; La nuit n’entrera pas.
Et tandis qu’elle râle, et rumine, et maraude,
sous ce toit, sa rivale au visage éclatant,
pose sur l’infini sa prunelle émeraude
et crie à l’aube « viens ! » et à l’ombre « va-t-en ! ».
Mais soudain tout se trouble; Au coin de la fenêtre
a surgit quelque chose; Et la femme, de peur
a crié, croyant voir un visage apparaître
dans le verre brodé d’éphémère vapeur.
Ce n’était pour la nuit qu’une ruse facile.
Au-dehors, les chemins alentours sont déserts.
Et pourtant tout est fait. Arrogance imbécile !
Les ténèbres sont là, s’infusant dans les airs !
Elle avait tenu tête ou qu’il pleuve ou qu’il vente;
Mais il n’aura fallu qu’un regard foudroyant
pour que dans cet espace épaissi d’épouvante
la flamme ne soit plus qu’un filet ondoyant.
Il n’est plus d’étendard à la mèche menue,
plus de braise à brandir devant l’obscurité
car ce soir l’ennemie est enfin parvenue
par un simple hurlement, à la décapiter.



D'une haleine à sa mère

Puisses-tu te noyer dans tes larmes de rage!
Ma pauvre, cet enfant que tu viens réclamer,
fut par moi dévorée, au couvert d’un orage,
par une nuit d’hiver où j’étais affamé.
Séduit par le parfum de ta progéniture,
d’innocence gorgée, il me prit d’avaler
ton bonheur et sa vie; Oui, c’est ma nourriture
l’existence; Et bien quoi? Je m’en suis régalé.
Je sais qu’au moindre coeur que mes griffes étreignent
vous, insectes mortels, me faites tribunal;
Si le fruit que je mords est un monde qui saigne,
fais donc, accuse moi de ce crime banal;
Mais d’abord je voudrais te remettre en mémoire
une certaine nuit. Une femme enfantait
dans ta chambre. Invisible à sa prunelle noire
j’étais là; J’écoutais sa douleur qui chantait.
Son enfant rechignait à se livrer au monde.
Te souvient-il alors qu’approchant son ennui
je la fis délivrer de cette larve immonde,
que ce fût sur mon mot qu’alors l’astre de nuit
devint pour son secours galbe d’un cimeterre,
et qu’on vit de la bourbe un enfant se lever ?
Mon seul souffle pour lors pouvait le faire taire;
Mais pourtant j’ai laissé ses sanglots m’abreuver.
Comprends-tu qu’à présent tes injures me navrent?
Pourquoi tant m’en vouloir? Son corps depuis longtemps
sans mon aide n’aurait qu’augmenté ton cadavre.
Que faut-il aux mortels pour s’estimer contents?
Pendant presque quinze ans mes foudres l’épargnèrent.
Et tu n'en voulais plus; Je l’ai prise. Sais-tu
qu’elle a très peu crié? Sa terreur, sa prière
n’a brisé que ton nom quand ton enfant s’est tu.
Est-ce ma faute à moi si quelque mère indigne
avait chassé l’enfant qu’un jour elle portait?
Acceptes son pardon, reçois d’elle ce signe
quand mes entrailles crient ces mots que la mort tait.
Pauvre folle, à présent tu vas quitter mon antre
et relâcher ces poings que sur moi tu fermais.
Cet enfant fut jadis –c’est exact- en ton ventre;
Sois heureuse! Il sera dans le mien désormais.



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