Entre deux terres de silence...

Entre deux terres de silence,
Il y a ce secret.
Il est si lourd que parfois le corps tremble ;
Impalpable,
Lorsque les mots s’approchent
Il s’enfuit ne laissant qu’une trace
Dans le vent des jours.
Un secret muet
Sans bouche
Un secret sourd
Sans oreille
Un secret qui ne dit pas son nom
Mais qui existe
Un secret qui ne demande même pas
Qu'on le croit
Mais qui est gravé dans la chair
Comme un bras, une jambe,
Incompréhensible.
Entre deux terres de silence
Il y a ce secret
Et moi
Tout autour
Qui tangue et pleure,
Pauvre pierre
A l’âme d’homme.




S'éloigner

S’éloigner doucement
S’éloigner
Sans mot dire
Pour ne pas éveiller la vie qui coule en soi.

Partir en murmurant :
J’aimais tant ton sourire,
Mais il ne suffit pas.
A trop croire au mystère
A le tant espérer
On finit pas s’y perdre,
On pourrait s’y noyer.

S’éloigner doucement
S’éloigner
Sans mot dire,
Sur la pointe du cœur,
Fermer la porte à clef.



Poème tranquille

Sous la tonnelle aux vapeurs parme
Le temps a oublié son nom.
Les écailles du guéridon
Etalent un vert de vieux charme.

Sur l’autre terre des enfants
Aiguisent leurs voix aigrelettes,
La vie s’agite et l’odelette
Des cœurs neufs trouble les amants.

L’arc de feuillage est immobile,
Grand-père s’endort doucement.
Sous la tonnelle chargée d’ans,
Il accoste une nouvelle île…



Rêve

Le rêve, toujours ;
oscillation sublime qui replie
ses ailes vers l’au-dedans.
Au creux de la source, quelques mots.
J’irai boire à leur calice de terre ;
le rêve s’éparpillera
en milliers d’étoiles ;
les portes s’ouvriront et
des éclats de boue
naîtra le mystère des Hommes.
Je me pencherai vers la source
et ne verrai que moi.
Au fond, c’est le lointain
que j’ai toujours cherché.




Déclaration

Dans l’ombre de tes pas, au creux de tes absences,
Les courbes de mon corps se fondent sans un bruit
A peine un frôlement de regard enhardi
Peut effleurer parfois ton lac d’indifférence.

Ta jeunesse insolente affiche ses passions
Aveugles aux tourments qui embrument mon âme,
Et lorsque je voudrais que tes yeux me voient femme
Ils ne font que sombrer pour d’autres horizons.

Mais j’ai dans mon intime une douce revanche.
Lascive clandestine embarquée sur ta peau
A l’endroit, à l’envers, j’arpente ton radeau

Dans le secret espoir qu’une tempête blanche
Un jour, sur mes écueils, fasse que tu te penches
Et que tu goûtes enfin le sel entre mes mots.



Printemps

J’ai épuisé mon écot d’hommes,
Larmes, sanglots et désespoir !
Les mots se perdent
Fil du rasoir.

Mais en ce matin de printemps,
L’air se remplit de jeunes perles.

Je veux aimer l’aube nouvelle,
Laver mes mains dans les ruisseaux,
Chasser les ombres des tombeaux.

J’ai épuisé mon écot d’hommes.
Aux premières lueurs, demain,
J’emplis ma besace d’humain.



Ombre

Elle passe

muette

ombre à poitrine de

vestale

ignorée

Pas de lèvres

à peine une bouche

en plaie de rêves

interdits



Elle passe

les années

A force de passer

elle trépasse

Toujours un même drap

linceul

qui enterrera

ses lèvres cousues

ses seins décousus

et un vide argileux

de vestale décomposée



Muette, si muette

que son cri crève

les étoiles



Mars...

Mars a posé ses pas de givre
Sur le cerisier du jardin,
Quelque poudre tombée matin
Des pages blanches de son livre.

Les armes de glace et de froid
N’avaient pas si tôt rendu l’âme ;
Au cœur encor couvait la flamme.
L’hiver brûle de tous les bois.

Quelle illusion de fausses trêves !
Le gel a repris ses pleins droits,
Comme tes lèvres de frimas.
Notre morte-saison fut brève.

Sur nos anciens désirs éteints,
Mars a posé ses pas de givre.
Hier n’en finit de survivre,
Le printemps rêve de demain.



Afrique

Entends-tu, jeune enfant, du fin fond de la brousse
Monter le rythme lourd du tam-tam africain ?
Sens-tu ton cœur frémir, ton corps pris de secousse,
Sens-tu ces battements t’enivrer comme un vin ?

Je suis le cri perdu
Des noires origines
Le frappé de la pluie
Le pas des éléphants
L’aile de l’harmattan
Qui jette un peu son souffle
Et l’ocre du berceau
Dans les cases d’avant

Entends-tu, jeune enfant, ces chants bruns hypnotiques
Te berçant de leurs bras aimants et familiers.
Entends-tu cet appel ? Goûtes-tu sa musique ?
Ta mémoire de chair ne peut pas l’oublier.

Je suis le cri perdu
Au milieu de la ville
Mes pieds nus sont ancrés
Aux grains d’or de poussière
Mon esprit vagabonde
Sur les plumes du vent
Je danse avec la terre
J’honore le vivant

Entends-tu l’africain tombé de tes entrailles
Qui renait par surprise en claquement de doigts,
Une étoile d’humain qui a fait ses semailles.
Entends-tu ce soleil qui chante au creux de toi ?




Je prends...

Je prends la plume de l’oiseau
pour que l’horizon se rapproche.
J’irai où mon corps est ébauche
à l’œil d’un sibyllin tableau.

Pourquoi
s’accrocher
quand tout choit ?
Quand le vent léger vous appelle…

Je prends la roche d’ici bas
pour que l’horizon s’épanouisse.
J’irai où mon corps est délice
à l’amour neuf qui se déploie.

Pourquoi
s’envoler
quand tout bat
quand ton doux baiser m’ensorcèle…

Je prends dans mes bras le mystère
pour que l’horizon soit repos.
J’irai où mon corps est flambeau
A l’aube d’un autre univers.

Pourquoi
tout quitter
quand la vie
au moindre souffle est étincelle…



Un nouvel amour

Tant de rêve et si peu d’amour
Je finis de compter mes jours

Fraîcheur des eaux adolescentes
Se perdant en vieux tourbillons
De mémoires opalescentes.
Lointaine brume des passions !

Ils sont passés les temps anciens,
Les temps de sacrifices tendres…
Effacés les fiévreux matins ;
Nos champs de baisers sont en cendres.

Et pourtant dans cette poitrine
Que j’ai crue caverne de vent,
La nuit du révolu décline,
Je respire un nouveau printemps.

Au diable passé incertain !
Le présent seul est délectable,
Tes lèvres d’hiver sont un vin
Où je noie mes amants de sable.

Tant d’amour et si peu de jours
Mes rêves comptent pour toujours



Nougaro

Aujourd'hui un texte de Nougaro (j'ose même sans la musique mais si vous avez l'occasion de l'écouter...), Nougaro pour tout ce qu'il m'a apporté et m'apporte encore. Merci !

C'est Eddy

Musique: Claude Nougaro, Maurice Vander


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Hors de l'eau un orgue a surgi
C'est pas Némo
C'est Eddy
A l'horizon l'orgue se hisse
Ho hisse et ho
C'est Louiss
Tandis qu'il y en a qui attendent le bus
Il glisse à bord de son ruisselant Nautilus
Puis replongeant vers des fonds ultra-utérins
Délicieux terrain
Il navigue loin
Près du port un orgue a jailli
C'est pas Némo
C'est Eddy
Port tu m'as l'air crapuleux
Ton air libre n'est pas bleu
Mais trouble
Dans l'algue l'orgue est reparti
Rire et sanglot
C'est Eddy
Sous le plafond des flots, phosphorescent vitrail
Dans l'opalin palais d'éponge et de corail
Il improvise un Te Deum pour son public
Pour le Titanic
Ou bien Moby Dick
Par vagues d'assaut il mugit
Puis plus un mot
C'est Eddy
Ensuite il tousse une sèche
Sur le seuil du "Chat qui pêche"
Eddy
Tout est dit



Papillons de saison

La neige est revenue
Trotte-menue
Des ailes d’angelots
Pour nos sabots
Légère
Si légère !
On n’entend plus un bruit
Sous son habit !

La terre est tout émue !
Trotte-menue
Costume du dimanche
En robe blanche
Mam’zelle
Aux étincelles
Offrant à tous les yeux
L’éclat des cieux

La neige est revenue !




Au bout

Un soir crève-misère entre chat et télé :
Le guéridon frémit sous le pied de la lampe ;
Mes mains vibrent aussi, feuilles un peu tremblantes.
Ai-je bien trop vécu ? Ai-je assez bien aimé ?



Poésie et geste

Je ne lis que rarement avec préméditation. Souvent, ma lecture est le fruit d'une rencontre fortuite entre le geste et le regard. Un croisement qui s'est produit il y a peu encore sur l'étagère poussiéreuse d'une brocante liquidant quelques stocks d'invendus. Un croisement, une rencontre, presque un accident : "L'anthologie poétique du comédien" de la Compagnie Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, transcription d'une émission de la RTF, les "Impromptus du dimanche" ou comment des comédiens ont eu le désir, le temps de quelques émissions, de partager le plaisir des textes poétiques avec le travailleur goûtant la quiétude du repos dominical devant son petit écran. Ah ! Le beau temps, où la culture offerte à tous produisait du miracle ! Quelques extraits :

"Poésie du geste
Jean-Louis Barrault : Aujourd'hui vous me voyez dans une situation particulière : Madeleine Renaud n'est pas avec nous. Vous le voyez, son fauteuil est inoccupé. Elle est quelque part par là (montrant la caméra) à surveiller ce que je vais vous dire. (...)
Et bien, puisque Madeleine n'est pas là, puisque nous sommes privés de notre voix d'or, nous allons mettre de côté la poésie... parlée et nous allons nous pencher sur une autre forme de poésie : la poésie du geste.
La pantomime, l'art du geste, la danse, tout ce que peut exprimer le corps humain, est ma marotte.
Et je vous dirai :
l'art du geste lui aussi
est un art poétique.
C'est un art poétique peu connu, il est vrai, à la fois par ceux qui le pratiquent (moi, le premier) et par ceux qui le reçoivent. Il n'y a guère plus que les pays d'Extrême Orient et les noirs qui connaissent et pratiquent cet art. En Occident et plus généralement dans la race blanche, il s'est atrophié et n'intervient plus véritablement que dans le domaine précis du cirque ou dans le domaine du music-hall.
De nos jours l'exactitude corporelle a disparu. On ne se déplace plus avec harmonie.
Accablés par les soucis, déformés par leurs métiers, les talons et les robes étroites, la plupart des gens ne savent plus marcher et pratiquent une gesticulation illogique et cacophonique. Notre œil s'habitue à ces fausses notes visuelles et n'est plus choqué par ces dissonances plastiques.
Je voudrais donc aujourd'hui attirer votre attention sur l'expression du corps et sur la poésie du geste.
"Mais, pour qu'il y ait poésie, me direz-vous, il faut d'abord qu'il y ait langage. Le geste est le résultat d'une conduite, mais il n'est pas comparable par exemple à une phrase. Construisez d'abord une phrase, ensuite nous verrons si elle est poétique. "
Je répondrai :
Tout geste est comparable à une phrase. De quoi se compose la phrase : d'un sujet, d'un verbe, d'un complément. Tout geste renferme l'équivalent. On le sait depuis les plus anciens traités de pantomime, comme dans les traités de saltation chez les romains. Si la phrase est faite d'un sujet, d'un verbe, d'un complément, le geste lui est d'attitude (le sujet), de mouvement (le verbe), d'indication (complément).
(...) "



Un amour

Un amour

Quelques soieries, paroles d’ange,
Ont bâillonné mes émois gris.
Ton océan ouvre le pli
D’un sommeil aux rêves étranges.

La caresse de tes soupirs
A redoré de pâles songes.
Ma nuit ne veut plus de mensonges !
Soit mon ultime souvenir…

Vivre, vivre et ne plus penser
Qu’aux étoiles qui appareillent !
Cueillir le sang au creux des treilles
Boire au nectar de tes baisers.

Je veux les collines de terre
M’en barbouiller comme une peau,
Devenir bulle de ruisseau,
Faire couronne du tonnerre.

Et même si tes feux d’été
N’auront brûlé que des chimères
J’aurais vu les amours entières.

Ton regard est éternité.



Vol sans effraction

Dérober un peu ton odeur,
Sans toucher ton regard d’absence ;
Pénétrer ton indifférence
Sans que tu saches mon bonheur.



Nouvel an

Encore une année qui s’écoule
Entre les doigts du sablier.
Bulles, bonheur, baisers en foule…
Encore un peu de temps usé.



Besoin de mémoire

Une mémoire en noir et blanc a rempli le vide des hommes. L’horreur qui dépasse les mots, la nausée d’être humain comme ceux-là, comme tous ceux-là qui se sont perdus dans leur cauchemar des Dieux. Pauvres Dieux ! Dieux d’ombre et de haine, aux âmes sans vie, dévorés dans leur humanité par une bête immonde, ne laissant qu’une enveloppe de peau déchirée par les tempêtes d’une époque maudite.
Que dire face à ces images d’enfer, ces insupportables souffrances portées par tous, à jamais. Que dire de tous ces paroxysmes sans images qui survivront comme une gangrène en nous rongeant de leur silence.
Oublier disent certains. Oublier, mais comment ? Peut-on arracher son cœur et le laisser sur le bas-côté du chemin ? Ceux-là l’ont fait. Ils ont mutilé la pointe sacrée de leur être pour prendre la route du néant.
Non. Pas d’oubli. Une inscription au feu de cette apocalypse dans la chair des hommes. La poitrine du monde est percée et l'horreur s’est répandue sur tous.
Oublier, oublier pour reconstruire, supplient certain. Non ! On ne battit pas sur les corps torturés des innocents, sur les charniers hurlants de l’incompréhensible. On battit en regardant en face ces cadavres et en clamant « Plus jamais ça » à la face du monde, en crachant « plus jamais ça » aux aveugles et aux sourds, en brandissant l’épée du souvenir.
Pas de tolérance pour ceux qui nient, qui absolvent, qui effacent, qui tiédissent. Pas de tolérance pour ces humains en mal d’humanité.
Montrer, encore et encore. Parler sans tremblements dans la voix, sans ombre, déployer chaque jour les drapeaux de la souffrance au vent du présent pour éclairer l’esprit et l’âme.



Là-haut

Là-haut
Certains ne fauchaient plus leur barbe
Ils laissaient faire saisons et broussailles.
Dans les sources des dieux, ils s’abreuvaient parfois
Et collaient des fleurs à leur poitrine, fastueuses médailles.

Certains dormaient dans la chaleur des brebis,
Abandonnant le monde et ses faux parfums.
L’Ambroisie est rustre pour l’homme sans armure ;
Ils étaient purs et blancs comme de hauts embruns.

Certains riaient en se roulant dans l’herbe, âpre, coupante.
Ils riaient d’accrocher à leur peau quelques fines zébrures
Car plus rien n’importaient.
Et leur coiffe était de nuages
Et leur dîner princier était fait de couchants
Et ils s’envolaient sur le dos des aigles…

Et puis

Certains sont repartis,
Ivres de liberté, ivres d’un air si pur
Qu’il étouffe désir et gloire.
Ils voulaient offrir à leurs frères
La lumière d’en haut.
Ils n’avaient pas compris ;
La lumière d’en haut n’éclaire pas le bas
En bas n’est que le feu,
Le feu des hommes, des Prométhées de plomb,
Et non la lumière des Dieux !
Ils ont brûlé sans mot dire,
Sans sourire,
Juste un éclat de vie et d’espoir
Dans leurs cendres bistre.



Les petites demoiselles

Les petites demoiselles
En jolis flots colorés
Coulent leurs frais liserés
Aux eaux d’une aube nouvelle.

Demoiselles, demoiselles,
Que la brise du printemps
Porte en bouquet vos dentelles
De quinze ans !

Les petites demoiselles
Sous leur plumage irisé
Murmurent quelques secrets,
Frissonnantes étincelles.

Demoiselles, demoiselles,
Que la brise du printemps
Porte en bouquet vos dentelles
De quinze ans !

Les petites demoiselles
Parfois pleurent sur les quais
Des jeunes cœurs déchirés
Par un baiser de flanelle.

Demoiselles, demoiselles,
Que la brise du printemps
Porte en bouquet vos dentelles
De quinze ans !

Et puis un soir de fort vent
Les petites demoiselles
Ouvrent en grand leurs dentelles
Pour voler vers d’autres temps.

Demoiselles, demoiselles
Cueillez dans vos doux filets
Les cendres des ritournelles
De quinze ans !




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