JE NE SUIS QU’UN NEZ


Je ne suis qu’un nez
Je n’ai pas de tête
Je marche au radar
Me laissant guider
Par les vents qui m’entraînent

Je ne suis qu’un nez
Je ne sais pas penser
Je ne sais que flairer
Le bonheur qui me frôle
Au détour d’un sentier

Je ne suis qu’un nez
Je ne fais que sentir
Les embruns d’allégresse
Que la vie généreuse
Ramène à mes pieds

Je ne suis qu’un nez
Dans ma vie qui se cherche
L’intuition guide mes pas
Et me conduit sans erreur
Dans l’ombre ou la lumière

Je ne suis qu’un nez
Et le laisse me guider
Gentiment et sûrement
Vers le parterre de fleurs
D’un présent embaumé




La montagne


- Viens avec moi, nous allons voir la montagne.

Et ils partirent, tout là-haut, là où le monde est si vaste, si pur, si doux.
Sa petite main glacée étreignait la sienne, son sourire réchauffait son corps fatigué.
Ici, seuls, le monde allait enfin se révéler à eux dans toute sa splendeur, et ils se révèleraient à lui dans leur humilité nue.

Jour après jour, ils parcoururent les pics abruptes, toujours plus loin, toujours plus haut…
Ils marchaient sans trêve, ne redoutant plus les assauts de toutes sortes.
Il fallait vivre la nature sans l’apprivoiser, et se montrer toujours plus modeste face à l’immensité magnanime.

- Regarde, Petite…Et Petite regardait le ciel rougeâtre ou bleuté, le balancement lancinant des feuillages…

- Ne bouge plus, reste immobile…

Et elle restait ainsi, des heures durant…

Car il fallait aussi dompter la patience, et plus loin que la patience, dompter l’absence de toute attente… Passer de la plénitude au vide qu’on ne comble pas.

-Ne pleure pas, ne sois pas triste…

Mais la montagne était belle et la nostalgie déployait ses ailes ouatées.

Un souffle de vent pourrait-il emporter sa joie au-delà des limites imposées ?
Les questions restaient sans réponse, seulement emportées par le vent, très loin, par delà monts et mers…

De loin en loin, quelques gémissements, quelques plaintes naissantes qui s’évanouissaient aussitôt.
La vie sauvage ouvrait son horizon torride, sans tambour ni trompettes, à qui voulait bien s’aventurer.

Petite serra un peu plus fort la main qui l’étreignait… Pour être bien sure de ne jamais oublier le minuscule déplacement des doigts sur sa main.



Ce qui est dit est dit

Ce qui est dit est dit
Ce qui est fait est fait

Faut-il que la réalité soit belle
Faut-il qu’elle m’ensorcelle
Faut-il que je m’habille
De feuilles et de buissons
De roses et de coton
De lumière et de parures
Faut-il que l’églantier
Se transforme en douceur
Et que l’aubépine
Me ravive le cœur

Lumière sur les maux
Vitrifiés de terreur
Rideau sur les mots
Purifiés de douleur

Tout est dit
Rien à faire
Tout à dire
Ou se taire

Mais l’oiseau se colle à la fenêtre
Rien que pour moi
Chante à tue tête
Rien que pour moi
Se fait poète
Rien que pour moi
Déploie ses ailes
Rien que pour moi

Que faut-il ajouter
A cela
Serai-je effrontée
Pour cela
Devrai je m’en remettre
A cela

Candeur et émergence
Me déchirent les mots
Douceur et transparence
Me lacèrent la peau
Douleur et variance
Exultent mes maux



LA RONDE DES « B »


Blindée balayée bienveillante
Je balise le blockhaus de ma peine
Déboîte les boucliers de la peur
Bredouille quelques balivernes
Me balance sur des branches endiablées
Gambade dans un brasier avide

Allant jusqu’à faire appel
A Bach Balthus Balthazar
Bunuel Borges Béjart
Ou même au Bouddha bienfaiteur
Celui-là même qui promet
Sans bévue pour le bien-être suprême
Le bonheur et la blandice en prime

Je peux alors me blottir
Dans ce besoin béat
De baisers basiques
Bouillonnants
Bouleversants
Bluffants

Blafards comme les blés
Bulbeux comme des bulles
Bienvenus au demeurant
Bénéfiques pour les blessures
Qui embellissent
Embaument ou embarrassent



LA BOITE A MUSIQUE


Lascive comme une tourterelle
Dans une boîte à musique
Qui n’a pas fait son nid
Et qui plisse les yeux
Pour éviter le dard
De l’abeille
Travailleuse et soumise

Elle se glisse
Dans le suc onctueux
De l’onde marine
Caressant le corps
Comme une mélodie
Avec l’immense archet
Qui comme un violon
Lui servira de nid


NOSTALGIE


Triste destinée
Que celle de ce roi
Mort d’avoir connu
L’ivresse de la toile peinte
Ou l’éclat jauni
D’un souvenir fané

L’histoire est connue
L’histoire se répète
Inlassablement
Même si
Un sentiment inexplicable
De singularité
Envahit les jours et les siècles
Laissant parfois
Suinter du fond des temps
La sensation froissée
D’un soupir d’autrefois



Vaille que vaille


Vaille que vaille la lumière masque la plume
Je m’assois quelques minutes sur le rebord d’un trottoir
La rue n’est pas inutile dans sa propulsion exacerbée

J’emporte avec moi la pomme et le quatre heures
Le monde n’est pas fou s’il embaume le néant
Et recouvre les nuages que la nuit a froissés

Je m’assois quelques minutes sur le monde écartelé
Combien de lunes faudra-t-il pour que le temps s’écoule
Qu’il enrobe de dentelles les jupes des demoiselles

Je marche d’un pas pressé le long de ruelles mortes
La prunelle aspire les reflets aux confins des sourires
La vie est étincelle dans mes yeux agrandis

Je cours sur des sentiers que le vent caresse
Faut-il brûler sa vie ou la laisser s’enfuir
Il y a dans ma tête la chaleur que le soleil propose

Je m’adosse quelques minutes sur un mur décrépi
Serai-je de marbre ou de granit
L’espace n’est pas lourd pour mon esprit affranchi



MOUVANCE


Mon regard a balayé la mort
J'ai soif d'air d'eau et de feu
Et de ce qui manque à la terre
Pour qu'elle soit vraiment bleue

Je rêve de lieux
Points de chute déclinés
Points de fuite lumineux
Horizons embrasés

Je choisis d'exister
Sans dissimuler l'étendue
Des dérives assoiffées
De ma mer intérieure

Apparaître sans paraître
Et marcher sur des oeufs
Ne pas feindre d'être
Dans l'aléa du doute

Je suis d'ici
Je suis d'ailleurs
Je suis de partout
Où le bonheur m'entraîne

Je gravis parfois les marches
Ascendantes ou descendantes
Les pieds solidement accrochés
A un sol en mouvance



Les deux ombres

Lui et elle, attendant la nuit, assis.

Lui : Dis-moi.

Elle : Quoi ?

Lui : Dis-moi quelque chose.

Elle : Quelque chose ou n’importe quoi ?

Lui : Tu ne dis jamais n’importe quoi.

Elle : Il y a comme une ombre autour de tes yeux, c’est très joli.

Lui : Il y a comme un parfum dans l’air.

Leurs mains se rapprochent et puis se touchent, très délicatement. Sa tête se rapproche de la sienne, son regard scrute le sien.

Elle : Tu sais ?

Lui : Quoi ?

Elle : Je n’ai pas très envie de parler. C’est un peu inutile.

Lui : Je sais.

Elle : Mais quand même…

Lui : Quand même quoi ?

Elle : Bientôt, ce sera la nuit.

Lui : Bientôt ce sera la nuit. Oui. Et alors ?

Elle : Alors, la nuit, tout est différent. La nuit, tout est possible. Cette nuit, tu verras, tu comprendras l’ombre autour des yeux, tu comprendras les parfums.

Lui : Je comprends.

Elle : Non, tu ne comprends pas. Tu ne peux pas comprendre, maintenant, ce que sera la nuit.

Silence. Ils attendent. La scène est de plus en plus sombre. Obscurité totale. Les deux têtes sont à présent l’une contre l’autre, les deux mains l’une dans l’autre.

Lui : Est-ce que tu entends ?

Elle : La musique ?

Lui : D’où vient-elle ?

Elle : C’est sans importance. Ce qui compte, c’est son existence, réelle, pour nous, sa présence presque palpable.

Lui : Tu sais palper la musique, toi ?

Elle : Oui, je la palpe. C’est de la matière sonore autant que nous pouvons être matière. Les ondes transforment mon être. J’ai besoin d’ondes pour exister.

Lui : J’aime aussi la musique.

Elle : Ce n’est pas ce que j’ai dit. Lève toi.

Il se lève.

Elle : Viens voir.

Ils marchent, lentement, comme se dirigeant vers un grand mystère.
Elle : Cette nuit nous appartient, cette nuit est sublime.

Elle lui prend le bras, le fait danser dans l’air avec le sien.

Lui : Nous dansons.

Elle lui prend doucement la tête entre ses mains, la caresse longuement.

Lui : Tu me fais danser.

Ballet très lent. Jeu de corps qui s’attirent et s’écartent.

Elle : Maintenant, le moment est venu.

Lui : Quel moment ?

Elle : Suis moi, le moment est venu.

Elle l’entraîne vers un écran en toile.

Elle : Il faut que tu y ailles.

Lui : Mais que j’aille où ?

Elle : Là où je dis, là où mon cœur demande.

Elle se dirige de l’autre côté, derrière l’écran. Lumière sur l’écran. Deux ombres apparaissent.

Elle : C’est fait à présent.

Lui : C’est fait.

Elle : Ton ombre.

Lui : Ton ombre.

Elle : Est comme…

Lui : Est comme…

Elle : Un arbre (son ombre prend la forme d’un arbre)

Lui : Une étoile (son ombre prend la forme d’une étoile).

Elle : Une abeille (les ombres font mine de voler. Bourdonnement. Lumières douces mais très rapides et alternées qui mitraillent les ombres.

Elle : Ce n’est pas un rêve.

Lui (sa voix répète comme en échos) : Ce n’est pas un rêve.

Elle : Le miel de l’abeille, la sève des arbres, le pollen des fleurs, l’or des étoiles.

Lui : Allonge toi.

Son ombre (à elle) se couche à terre, très lentement.

Lui : Ton ombre s’est couchée. Ton ombre va dormir.

Elle : Eternelle, elle ne dort pas, ne meurt pas. Je cours derrière elle, elle agit à travers toi. Tu me traverses et m’atteints.

Son ombre (à lui), se couche sur elle. A présent, ils ne forment plus qu’une seule et même ombre.

Elle : Qui des deux a avalé l’autre ? Toi ? Moi ? Qui des deux dis-moi ? Une seule ombre, et toi, et moi.

Image figée de l’ombre qui dort. L’ombre se tourne, se retourne, comme pendant le sommeil.

Elle : Apparaître.

Lui : Disparaître.

Elle : Réapparaître aussitôt.

Lui : Illusion de l’œil.

Elle : Illusion des sens.

Lui : Illusion tout court.

Elle : Apparaître à nouveau.

Lui : Le cœur du corps palpite.

Elle : Disparaître à nouveau.

Lui : La gorge du corps se noue.

Elle : Te faire mille farces pour jouer, me balader sur toi, courir le long de toi, m’éclipser, disparaître.

Lui : M’allonger démesurément, puis me réduire brusquement. Vivre et puis mourir. Disparaître de ton ombre. Disparaître de ma vie.

L’homme apparaît de derrière l’écran. Il regarde la scène.
La femme apparaît à son tour. Elle se place à côté de lui. Ils se regardent, main dans la main.

Elle : Peut-on savoir, en amour, qui le premier avale l’autre ?

Lui : Ils sont beaux quand ils dorment.

Elle : Ils sont beaux.

Lui : Il ne lui fera aucun mal ;

Elle : Elle est bien avec lui. Elle aime la nuit. Elle aime s’enfoncer dans le sommeil et se laisser aller.

Les deux ombres se sont à présent assises dans la même position que l’étaient l’homme et la femme au début de la scène.
L’homme et la femme, entraînés par le son de la musique, dansent.

Elle : Les ombres se reposent.

Lui : A nous de jouer.

Elle : A nous de danser.

Lui : Je ne parlerai plus, je danserai seulement.

Elle : Dis-le encore.

Lui : Je ne parlerai plus.

Elle : parle moi de la danse.

Lui : Tu n’as qu’à me regarder.

Elle : Ne vois-tu pas que je ne fais que ça ?

Lui : Fais-le encore. Ne détourne pas tes yeux de moi.

Elle : Ne danse jamais loin de moi.

Lui : Ne parle jamais derrière mon dos.

Elle : N’écoute jamais ce que les autres disent de moi.

Lui : Je n’ai pas d’ordre à donner.

Elle : Tu n’as pas d’ordre à recevoir.

Lumière du jour. Les ombres disparaissent. L’homme et la femme s’assoient, dans la même position qu’au départ.

Elle : Voilà, il fait jour.

Lui : Cette nuit, tu te rappelles ?

Elle : Il fait jour, je n’ai rien à dire à ce sujet.

Lui : Tu n’as rien à dire ?

Elle : Vivre est suffisant. Laisser les rêves à la nuit. Vivre exige un minimum d’attention, de concentration. Le fil est suspendu jusqu’à la nuit prochaine. J’ai tout un jour à construire.

Lui : Toute une journée à construire, en attendant la nuit.

Elle : En attendant… Mais toi, le sais-tu déjà ? Sais-tu ce que sera cette nuit ?

Lui : Il me suffit de te voir pour le savoir. Cette nuit, je te construits des ailes pour t’apprendre à voler.





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